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 « Alan T. » de Pierre Jodlowski au festival Automne de Varsovie

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Varsovie. ATM Studio. 18-IX-2021. Pierre Jodlowski (né en 1971) : « Alan T. » sur un livret Frank Witzel. Mise en scène, Pierre Jodlowski. Scénographie, Claire Saint-Blancat. Dramaturgie, Martina Stütz. Caméras live, Yann Philippe et Matthieu Guillin. Son, Kamil Keska. réalisateur en informatique Ircam, Thomas Goepfer. Avec : Joanna Freszel, soprano ; Thomas Hauser, comédien ; Nadar Ensemble, direction : Pierre Jodlowski
Diffusé en livestream sur le site du Festival

Pour sa 64e édition le festival Automne de Varsovie  l’une des plus importantes manifestations de musique contemporaine,  a commandé à , Alan T., un opéra de chambre centré sur la vie et l’œuvre du mathématicien Alan Turing.

En plus d’être très charismatique depuis 2014 et le biopic Imitation Game, la figure christique d’Alan Turing (1912-1954), héros des temps modernes, est bien faite pour supporter un sujet d’opéra, ce qu’a bien saisi , compositeur et metteur en scène dont le travail n’est jamais ni déconnecté de la réalité sociale ni monolithique, comme le montrent par exemple ses précédents Jour 54 / D’après 53 jours de Georges Pérec et Artaud Corpus Fragments.

C’est sûrement la raison pour laquelle Alan T., donné ici en création mondiale, constitue  l’un des points d’orgue du festival. Multiples sont les références de ce spectacle total ainsi que ses strates de compréhension, ainsi au tout début, quand s’affichent rapidement l’une après l’autre, vert fluo sur écran noir, et dans le cliquetis feutré d’une transmission télégraphique, les lettres du texte ci-dessous, rappelant à l’évidence des passages du film Matrix : « DOCTEUR GRUNBAUM. Franz Grünbaum, psychiatrist, Jew of German origin who emigrated to England in 1939. From 1952, after his chemical castration, Alan Turing undergoes therapy with this doctor and forges links with his family. » Une information froidement factuelle et des mots simples pour réveiller la mémoire d’événements si terribles qu’ils ne pourraient sinon qu’être criés. Sommes-nous bien dans un présent stable, celui d’un monde réel, prosaïque et univoque, ou bien dans le vertige de la projection d’un univers parallèle de science-fiction où le sens, comme dans un cauchemar, se dérobe toujours et où un certain idéal humaniste s’est perdu dans les sables d’une histoire sans âge ? Ou bien la réalité dépasserait-elle la fiction ?  Tout ne serait-il, en définitive, qu’affaire de code à décrypter d’urgence, le fameux « code vert » de Matrix ou, ici, par analogie, celui de la machine Enigma ? D’emblée, nous voilà jetés au centre de cet opéra qui affiche sa teneur dramaturgique, non seulement visuellement, car il s’agit d’un énoncé projeté dans le silence, mais aussi intellectuellement, puisque nous sommes informés par le truchement d’une machine. Montage cinématographique, multiplicité des sources sonores et visuelles, écriture instrumentale amplifiée, distorsions du son, spatialisation, « interpolation rythmique par application de techniques de cryptage » (selon les mots du musicien) : tels sont les ingrédients du théâtre musical de Pierre Jodlowski, où se mêlent événements scéniques et profondeur psychologique ; où, finalement, signature compositionnelle et argument de la pièce ne font qu’un.


Maintenant, une faible lueur bleue fait apparaître les cinq instrumentistes répartis sur la largeur de la petite scène de l’ATM Studio, au mur orné d’un motif de codes à barres : flûte basse, clarinette basse, guitare électrique, trombone et violon reprennent piano leurs respectifs flatterzunge, tongue-rams, slaps, bruits de clés et glissandi dans un halo de bruit de fond assez inquiétant généré par l’électronique. Au-dessus est projetée l’image sépia en caméra portée d’un chemin forestier puis d’une clairière, comme s’il s’agissait de la vision d’une personne se déplaçant. Bientôt surgit en pleine lumière et vêtue d’une robe rouge la chanteuse (), qui pour l’instant récite son texte, en allemand (l’essentiel du texte de l’opéra est en allemand, avec sous-titrage en polonais). Lui répond, sourde, une voix masculine enregistrée. C’est ainsi qu’est racontée, d’un point de vue extérieur, la vie d’Alan Turing. Enfin paraît ce dernier (Thomas Hauser), jeune homme calme, bien peigné, au pull col V, assis dans un fauteuil et devant un mobilier années 50. Il débite un monologue en tenant un micro : c’est le début de la chronique de son existence d’un point de vue interne. Un récit double, donc, le journal d’un homme seul augmenté par une chambre d’écho lui donnant une portée symbolique, un peu comme le fait le chœur dans le théâtre grec antique. Turing est cette statue bifrons montrant d’un côté un individu ayant le statut de sauveur par son implication dans la cryptanalyse de milliers de messages émis par l’armée allemande pendant la guerre, et de l’autre, un énième « suicidé de la société » en raison de son homosexualité, « différence » considérée à l’époque comme un délit et donc condamnable. Au cryptologue répond une voix féminine enregistrée et, comme son pendant masculin, mal compréhensible. En tout donc, trois voix : l’homme, la femme et la machine (tantôt masculine, tantôt féminine). Ce trio illustre le test de Turing, prémices des travaux sur l’intelligence artificielle : si la personne qui lance la conversation ne distingue pas, parmi ses interlocuteurs, lequel est une machine, le logiciel a remporté l’épreuve avec succès. La conclusion est qu’un appareil devient « intelligent », c’est-à-dire « humain », s’il n’est pas rivé à l’instant mais se rappelle des états antérieurs, bref s’il acquiert de la mémoire.

Parfois, la récitation recto tono de la chanteuse se fait sprechgesang, voire vocalises à la Nina Hagen : autre amplification encore, celle du chant, qui transforme en poésie la parole humaine par le dépassement de sa simple fonction communicative. Symboliquement, le chant sauve de la machine, laquelle, on le sait, est omniprésente dans notre quotidien. L’opéra se déroule en tableaux ou moments, dans une sorte de linéarité entretenue par les instruments et l’électronique, mais sans jamais perdre en force. Ces derniers peuvent également ménager des respirations dans l’économie de la dramaturgie. Ainsi défileront les différents chapitres d’une destinée fracassée contre les préjugés d’une époque. Ultime mise en abyme du sens, celle qu’engendre le dispositif audiovisuel par la projection en noir et blanc ou en images colorisées de plusieurs visages dans des médaillons, tous grimaçants. Il arrive que ces freaks (référence au film de Tod Browning ?) se réduisent à la dimension d’yeux, comme autant de caméras de surveillance… Détourneraient-elles le test de Turing, ces gargouilles animées qui semblent être de vrais aliénés sortis d’archives, en demandant aux humains que nous sommes, non plus ce qui nous différencie de la machine, mais quelle part de virtuel s’est infiltrée en nous, nous modifiant à notre insu ?

Avec ce très beau spectacle,  Pierre Jodlowski continue de nous étonner et de nous charmer par ses choix cohérents, la justesse du propos, l’équilibre général de son esthétique et la densité, rare, de son univers.

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