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Les paires d’orgues baroques, une véritable histoire de couple

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Depuis l’apparition de l’orgue au XIVe siècle comme élément essentiel musical dans la liturgie catholique, on voit naître à la Renaissance et par prédilection dans les pays du sud, des instruments disposés sur les côtés du chœur, se faisant face de manière majestueuse. Leur histoire demeure encore fascinante, enrichie par une apogée au XVIIIe siècle.

Les origines des orgues multiples dans les lieux sacrés

Lorsqu’on étudie l’histoire de l’orgue depuis l’époque gothique où grâce à l’extension sensible des édifices il prit une ampleur parfois considérable, on observe l’éclosion de plusieurs instruments pour un même édifice, chacun ayant une fonction propre. Souvent aux côtés de l’orgue principal en tribune, figurent plusieurs autres plus modestes disséminés dans les chapelles adjacentes, soit au sol ou surélevés. Conçus pour l’accompagnement, munis de quelques jeux seulement, ils remplissent leur fonction liturgique, pour cela l’Espagne et le Portugal présentent encore ce genre de disposition. Certains sont de véritables orgues portatifs mobiles pouvant être placés au mieux en fonction des cérémonies. Dans les pays du sud, l’orgue principal est situé dans le chœur, perpendiculairement à la nef, afin d’être au plus proche des chantres et du déroulement de la messe. L’apparition d’un deuxième grand orgue dans le chœur apparaît plus tard, souvent lié au prestige du lieu.

L’apparition progressive des couples d’orgue

A l’orée de la Renaissance, certains lieux d’importance, cathédrales, basiliques ou abbatiales se dotent peu à peu d’orgues doubles. L’exemple le plus frappant encore visible de nos jours est celui de la basilique San Petronio à Bologne (Italie). Un premier orgue monumental voit le jour vers 1472, édifié par le facteur Lorenzo du Prato. Il s’agit d’un orgue gothique de 24 pieds en montre (8 mètres environ) dans un magnifique buffet ouvragé, entouré plus tard par un écrin en pierre. Par chance cet orgue nous est parvenu dans son état d’origine ce qui en fait l’un des plus vieux instruments au monde encore jouable et d’une taille fort imposante.

Un deuxième instrument fut placé plus d’un siècle plus tard par Baldassare Malamini en 1596. Sous le baldaquin du maître-autel, le pape Clément VII a couronné empereur Charles-Quint en 1530, le premier orgue a donc fonctionné lors de cette occasion exceptionnelle…
Dans d’autres cathédrales, comme en Espagne à Salamanca, Granada ou Toledo, une surenchère d’orgues apparaît, dénombrant jusqu’à sept ou huit instruments dont trois de très grande taille.

Le dix septième siècle, un tronc commun pour l’orgue en Europe

Conjointement à une période particulièrement féconde en matière musicale en ce début du XVIIe siècle, les orgues acquièrent des caractéristiques précises, essentiellement en matière polyphonique grâce à des plein-jeux communs à tous les instruments européens. Ainsi placés dans les chœurs et face à face, les orgues peuvent commencer à remplir l’espace par leurs oppositions et dialoguer de manière efficace.

La basilique Saint-Marc de Venise, dotée d’un couple d’orgue dès le XVIe siècle de part et d’autre du chœur permit quelques joutes musicales célèbres, en particulier celles de Giovanni Gabrieli et Claudio Merulo, tous deux organistes du lieu. Il n’était pas rare qu’un évêque commandite la construction d’un orgue grandiose pour marquer son passage et que son successeur s’empresse de faire édifier un autre orgue, semblable voire plus imposant encore… Peu à peu, un parc de plus en plus riche voit le jour dans la plupart des lieux d’importance et prépare insensiblement l’explosion sonore et festive du XVIIIe siècle.

Le dix-huitième siècle, âge d’or pour les couples d’orgue

C’est bien au XVIIIe siècle que le temps des orgues doubles est venu et a atteint parfois un certain gigantisme. On assiste alors à une apogée initiée dès les premières années du siècle. Les orgues quittent parfois de chœur pour se retrouver sur des jubés latéraux en plein milieu de la nef, toujours disposés perpendiculairement, face à face. L’Espagne est coutumière d’une telle disposition à Cuenca, Toledo, Segovia… L’arrière des jubés dégagent des collatéraux, les orgues pouvant ainsi présenter une façade arrière aboutissant à quatre façades richement ornées et souvent dorées à l’or fin. Tout cela remplit l’espace de manière impressionnante.

Ce siècle voit aussi l’arrivée en force des jeux de chamade en Ibérie, ces trompettes horizontales qui viennent hérisser horizontalement les buffets, telles des armes de guerre menaçantes. A Segovia la cathédrale se dote d’un nouvel orgue construit par Pedro de Liborna Echevarria en 1702. Il remplace un instrument plus ancien joué en son temps par Francisco Correa de Arauxo, qui fut organiste dans ce lieu à la fin de sa vie et qui est enterré près d’un pilier au nord de l’édifice. Cet orgue garde en lui toute l’esthétique polyphonique du siècle précédent avec un nombre de rangs de plein-jeu très important et de diverses couleurs harmoniques. Il est le témoin d’une époque où la polyphonie était fondamentale dans l’écriture musicale.

En 1769, un deuxième orgue est construit dont le buffet est la copie du précédent mais qui renferme beaucoup plus de jeux, il est doté de trois claviers et de nombreuses chamades sur les faces avant et arrière de l’instrument. C’est sans nul doute un orgue d’apparat pour sonner aux grandes fêtes de tout son arsenal de tuyauterie extérieure au buffet. Il contraste grandement avec l’autre en face et le dialogue entre ce plein-jeu de l’ancien temps et les anches tonitruantes signant une ère nouvelle est d’un effet des plus saisissant. Grâce aux façades arrières, de nombreux effets d’échos sont possibles et théâtralisent l’exécution de la musique.

Les exemples sont nombreux et culminent assurément en la cathédrale de Malaga en Andalousie où les orgues de la cathédrale construits par Juan de la Orden atteignent des proportions jamais égalées dans le genre, ce qui les a fait surnommer « les géants de Malaga ».

Les deux côtés magiques : Épitre et Évangile

Afin de repérer correctement l’emplacement particulier de ces orgues dans la nef, on se réfère aux côtés droit (épitre) et gauche (évangile), en regardant le chœur. En ces endroits étaient lus les textes bibliques qui portent ces noms. Cela permet de bien différencier ces orgues jumeaux car souvent identiques dans leur aspect. Pour autant, et c’est bien l’une des caractéristiques essentielles de l’art baroque, tout semble d’une parfaite symétrie mais en fait il n’en est rien et de nombreux détails montrent une diversité incroyable qui apportent une harmonie d’une grande subtilité. L’écriture musicale suit en général ces mêmes principes d’apparente symétrie. Parfois même, on ne soupçonne pas l’existence d’un buffet complètement postiche et muet mais qui, pour la symétrie et l’esthétique de l’ensemble, devient indispensable, pour l’œil seulement, comme en témoignent en France Aix- en-Provence, Cavaillon ou L’isle-sur-Sorgues. Une nouvelle fois l’orgue reste par essence même l’instrument de l’illusion. Quant à la sonorité de ces instruments l’un par rapport à l’autre, on décèle une volonté de complémentarité, l’un plus fort que l’autre qui se montrera plus délicat.

On a souvent comparé l’orgue à un être humain par diverses analogies (souffle, bouches, élocution de consonnes et de voyelles…). Ici, cette dualité se montre souvent par ses côtés masculins et féminins. Un orgue dont le jeu de Montre est aérien, contraste avec son homologue par un même jeu plus épais et ancré dans le sol, ainsi va pour de nombreuses sonorités qui peuvent ainsi se comparer, s’opposer ou se compléter. Bien entendu, chaque instrument possède sa propre console avec ses claviers et ces couples demandent pour parler ensemble l’emploi de deux organistes. Une littérature a vu le jour pour satisfaire à cette disposition particulière. On pourra citer les célèbres concertos à deux orgues du Padre , ou d’autres œuvres tirées des répertoires anglais (Tomkins) ou italiens (Bonelli).

L’avenir des orgues-couple et multiples

Passée la période dorée du XVIIIe siècle, le siècle suivant a encore apporté quelques exemples dans les terres méridionales avec des instruments témoins de l’esthétique de leur temps, le romantisme jusqu’à la période symphonique qui introduit le XXe siècle. Il est à noter que sans perdre cette tradition des orgues doubles, certains instruments anciens ont été transformés, modernisés, souvent dans des buffets anciens comme à la cathédrale de Sevilla ou le facteur Gerhard Grenzing a remanié entièrement l’ensemble en 1996, centralisant toutes les commandes sur une console unique dotée de toutes la technologie moderne. Plus récemment encore en 2013, Philippe Klais construit à neuf en deux buffets sur un projet de Jean Guillou, le nouvel instrument de la cathédrale de Léon (Castille). La conception acoustique et esthétique a grandement évolué depuis l’époque baroque, une console unique permet à un seul organiste de jouer l’ensemble des orgues.

Aujourd’hui, la première des qualités de ces instruments demeure la spatialisation qui crée une écoute prenant en compte dans toutes ses dimensions l’acoustique et les proportions d’un lieu. Les échanges acoustiques sont intenses et de type stéréophonique. Le son est parfois difficile à localiser précisément ce qui augmente le mystère cher à l’orgue.

Depuis l’entrée de l’orgue à l’église au XIVe siècle, la plupart des contrées se sont intéressées à ces dispositions particulières, jusqu’en Allemagne, terre privilégiée des orgues, où l’on peut encore admirer et jouer deux instruments exceptionnels dans l’abbaye bénédictine d’Ottobeuren en Bavière, où Karl Josep Riepp n’hésita pas à construire dans les années 1760, dans le chœur, deux orgues dans des buffets identiques, dont l’un possède quatre claviers, orgues historiques miraculeusement conservés encore aujourd’hui.

Le sujet a aussi permis de disserter sur d’autres dispositions de grands instruments avec trois orgues (Muri-Suisse) ou six (monastère de Mafra-Portugal). Ce concept donnera encore dans l’avenir de belles pistes pour la création d’instruments originaux, la dispersion du son restant favorable à la magie des tuyaux sonores.

Crédits photographiques : © Frédéric Muñoz, Pasquale Rubano

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