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Grandeur et humanité d’Un Requiem allemand par l’ensemble Pygmalion

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Versaille. Chapelle Royale. 10-X1-2021. Félix Mendelssohn (1809-1847) : Drei Kirchenmusiken op. 23 n° 3, « Mitten wir im Leben sind » . Johannes Brahms (1833-1897) : Begräbnisgesang op. 13 ; Ein Deutsches Requiem op. 45. Mari Eriksmoen, soprano ; Andrè Schuen, baryton ; chœur et ensemble Pygmalion, direction : Raphaël Pichon

Sous les voûtes de la Chapelle Royale de Versailles, cette veille de 11 novembre, date qui résonne à jamais des souvenirs sombres de la Grande Guerre, était élevé par l’ de , Un Requiem Allemand, le monument de musique sacrée composé par .

Les musiciens ont pris place, le chœur déployé derrière l’orchestre ; au-dessus de lui le resplendissant et irradiant retable d’or illumine la nef toute entière. Un chant a cappella s’élève d’abord dans la douceur d’un choral chanté par les voix d’hommes, puis dans la ferveur du chœur tout entier. Ce n’est pas encore Brahms, mais Mendelssohn que l’on entend, ses Drei Kirchenmusiken op. 23 n° 3, « Mitten wir im Leben sind » louant la miséricorde de Dieu. La musique semble caresser la blancheur de la pierre, entrer en harmonie avec elle, avec la rondeur des pleins-cintres des arcades, bras accueillants de la Chapelle Royale. Pacifiée et lumineuse, elle rayonne de ses belles nuances, des couleurs somptueuses de ses voix, jusqu’au Kyrie Eleison final lentement énoncé sur un roulement de timbales voilées. L’on entre ainsi progressivement dans l’atmosphère du concert, dans cette chapelle palatine hors du monde et pourtant remplie de lui. Passé ce sas musical, un autre chant funèbre, cette fois de Brahms, fait office de seuil vers son vaste Requiem. Il s’agit du Begräbnisgesang op. 13 pour chœur et instruments à vents. D’allure solennelle, il commence dans le registre grave du chœur, le pas de sa marche accompagné de sombres roulements de timbales, avançant dans une intensité croissante vers l’implacable et plombé « à la terre il retournera et de la terre il se relèvera » suivi de ses trompettes glorieuses (magnifique pupitre de cuivres ! ), puis s’éclaire dans la deuxième partie du timbre des voix de sopranos telle la lumière perçant les plus profondes ténèbres.

Un « Requiem humain », c’est ainsi qu’un temps Brahms envisagea de le nommer. « Bienheureux les affligés car ils seront consolés. » En ces paroles tout est contenu. Un Requiem allemand qui n’est pas un requiem (il n’a pas le caractère liturgique d’une messe des Morts), cet hymne funèbre de forme inédite, célèbre cependant le repos (sens du mot « requiem »), mais celui de l’âme des vivants, l’apaisement auquel accèdent « ceux qui restent », par la proclamation de la béatitude des morts. Message de paix et de consolation, il est une œuvre puissamment personnelle, couvée pendant plus d’une décennie par un compositeur qui perdit successivement deux êtres chers : son mentor et ami Robert Schumann et sa mère. Musique salvatrice, chemin de deuil qui adoucit la perte, non point écrite en latin mais dans la langue de Luther, ses textes empruntés par Brahms aux deux Testaments, elle est universellement et profondément humaine, elle s’adresse à l’homme. C’est ainsi que la conçoit, puissante et digne, doucement recueillie et grave, tempétueuse et lumineuse, unifiée dans la fusion du chœur et de l’orchestre, tous deux somptueux. De sa battue souple, enveloppante et minutieuse, il veille au déploiement du son, en vagues amples emportant chœur et orchestre dans de mêmes élans dynamiques, l’expression constamment nourrie par le texte chanté avec grande clarté. La marche funèbre du deuxième mouvement (« Denn alles Fleisch… ») fait son effet, poussant à l’extrême le sentiment tragique, avec son crescendo saisissant et son fortissimo foudroyant. Quel chœur, quel bel équilibre entre ses registres, quel relief par ses couleurs ! Grandiose et sombre (mouvement 3), son chant se fait berçant puis inonde de joie dans « Wie Lieblich sind… »(mouvement 4).

Les deux solistes participent de l’incarnation humaine de ce Requiem, avec ce qu’elle comporte de force et de fragilité. Le baryton apporte sa diction sensible, l’affliction dans le timbre, nuançant son discours comme s’il chantait un lied (« Herr, lehre doch mich » – mouvement 3), raffermissant le ton, donnant du corps à ses graves dans le mouvement 6 (« Siehe, ich sage euch ein Geheimnis »). La soprano chante la consolation de sa voix souple aux aigus faciles et vibrants, s’aventurant dans des pianissimi sublimes, dans la beauté et la tenue de son timbre (« Ihr habt nun Traurigkeit » – mouvement 5).

En bâtisseur efficace et éclairé, Raphaël Pichon tient le gouvernail de son imposant vaisseau brahmsien d’un bout à l’autre, hissant la musique dans le bouillonnant et tumultueux mouvement 6 vers des cimes éclatantes. Un grand moment de son Requiem qui fait forte impression. Tout comme sa fin apaisée et ses longs phrasés qui s’étirent dans le son des trombones et des cors et dans la douceur des bois.

Crédits photographiques : © / Château de Versailles

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Versaille. Chapelle Royale. 10-X1-2021. Félix Mendelssohn (1809-1847) : Drei Kirchenmusiken op. 23 n° 3, « Mitten wir im Leben sind » . Johannes Brahms (1833-1897) : Begräbnisgesang op. 13 ; Ein Deutsches Requiem op. 45. Mari Eriksmoen, soprano ; Andrè Schuen, baryton ; chœur et ensemble Pygmalion, direction : Raphaël Pichon

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