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West Side Story revu par Steven Spielberg : l’inutile réussite ?

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West Side Story, un film de Steven Spielberg d’après le film de Robert Wise, basé sur Roméo et Juliette de William Shakespeare. Musique : Leonard Bernstein. Scénariste : Tony Kushner (et Arthur Laurentz, Stephen Sondheim, Leonard Bernstein). Chorégraphie : Justin Peck (et Jérome Robbins). Avec : Ansel Elgort, Tony ; Rachel Zegler, Maria ; Ariana DeBose, Anita ; David Alvarez, Bernardo ; Mike Faist, Riff ; Rita Moreno, Valentina ; Josh Andrès Rivera, Chino ; Iris Menas, Anybody ; Ana Isabelle, Rosalia ; Paloma Garcia Lee, Graziella ; Patrick Higgins, Baby John ; Brian d’Arcy James, Officer Krupke ; Corey Stoll, Schrank. New York Philharmonic, direction : Gustavo Dudamel

 

La réussite, soixante ans après, de cette révision d’un chef-d’œuvre sans rides ne peut empêcher une taraudante question.

Après avoir exploré bon nombre de genres cinématographiques, Steven Spielberg se confronte au « plus intimidant de (sa) carrière » : la comédie musicale. Encore que, trois ans avant Les Parapluies de Cherbourg, le West Side Sory de Robert Wise inaugurait plutôt, en 1961, celui de la tragédie musicale. Il était même logique que en fît un opéra dans une version discographique (DG avec Kiri Te Kanawa et José Carreras) injustement décriée. Ce nouveau West Side Story est très fidèle à l’original. Presque.

La musique, d’abord. Dix minutes supplémentaires de film (on salive) mais dix minutes de musique en moins (on sourcille). On perd l’Ouverture, l’Intermission ainsi que le bref mais si beau moment du film d’origine, celui où Maria, seule sur son balcon, rejouait la rencontre. On ne jouera pas plus avant les puristes quant à des déplacements de numéros en phase avec le nouveau scénario comme avec le vœu de de revenir au déroulé musical du spectacle originel. Et l’on se réjouira sans réserves que s’empare de Somewhere.

La dramaturgie. La modification majeure est aussi la meilleure idée de Spielberg : Doc, remplacé par sa veuve, Valentina, est incarné par , Frère Laurent d’un nouveau genre. Toutes les scènes où apparaît l’unique revenante du film mythique baignent dans une émotion riche en fragrances. Plus bavard que Wise, Spielberg détaille le passé d’un Tony moins lisse que celui de la première version. Il professe également quelques cours d’intégration (les récurrentes rodomontades d’Anita à parler dorénavant anglais). Spielberg a visiblement passé beaucoup de temps en amont à ripoliner à l’air du temps sa nouvelle distribution. Les acteurs incarnant les Sharks sont issus d’une immigration récente. On rappelle aux Jets, si intégrés chez Wise, leur immigration plus ancienne avant de les rhabiller en paumés de la pire espèce : les social disease décrits par le menu dans Gee, Officer Krupke. Spielberg remplace le drapeau américain incontournable de plus d’un de ses films par le drapeau portoricain et fait même entonner l’hymne national (La Borinqueña) de l’île. Quant au personnage d’Anybody, simple garçon manqué en 61, et porte-étendard du racisme au quotidien, incarné de surcroît par un être humain « non binaire », il gagne en 2021 ses galons de lesbienne. Tant d’attentions, voire de consensualité, interroge. Mais l’on doit convenir qu’en tête de pont de ce rééquilibrage, superpose avec flamboyance son Bernardo de sueur et de muscles sur la silhouette cravatée et gominée du très-propre-sur-lui Georges Chakiris.

La réalisation. La caméra de Spielberg, virtuose et parfois originale (la plongée juste avant la bagarre sur les ombres portées des deux bandes rivales), brosse un Upper West Side en démolition, dont la perspective d’un Lincoln Center (avec maquette du futur Metropolitan Opera) réduit le territoire d’une jeunesse en lutte pour son futur. Sale et décati, le New York de Spielberg se situe aux antipodes de celui que Wise surplombait de superbes plans aériens. Les temps ont changé. Le rêve américain ne fait plus rêver. Plus violent, plus noir que celui de 1961, tel est le West Side Story 2021.

La distribution. Spielberg a déniché des perles rares : tous ont l’âge des rôles ( et Rachel Ziegler semblent sortir de l’adolescence sous nos yeux), chantent à ravir (chez Wise on les doublait), dansent comme des dieux, imposent des silhouettes que l’on mémorise d’emblée. , Anita sublime de bout en bout, fait jeu égal avec celle, indépassable, de la jeune Rita Moreno. Nouveau Riff, émeut en petite frappe sans famille. La chorégraphie ébouriffante de , bien que hachée par un filmage épileptique, semble n’avoir rien à envier à celle de . fait exploser le génie mélodique et rythmique de chaque note sortie du cerveau de Bernstein. Secondé par les progrès techniques des cinémas de notre temps, le déchaîne les sortilèges d’un torrent musical qui a fait le tour du monde sans rien perdre de sa modernité.

Alors ? La mariée de 2021, belle machine à faire fondre les cœurs asséchés, est indiscutablement très belle. Le film de Spielberg, à deux déceptions près (le seuls-au-monde des deux amants au Bal, autrement inventif en 1961 ; le sublime One Hand, One Heart quelque peu édulcoré par la mièvrerie de sa délocalisation piétiste), est aussi emballant que celui de Wise et l’on ne peut qu’en recommander le visionnement en salles. Néanmoins il pose aux amoureux d’un genre trop rare une question de taille : même si l’on connaît la curieuse appétence américaine pour ce qu’outre-atlantique on qualifie de remake, pourquoi Spielberg a-t’il mis autant d’énergie à refaire un chef-d’oeuvre ? « West Side Story fait partie de mon ADN… j’écoutais le disque en boucle et je l’ai même chanté intégralement une fois à dîner au grand dam de ma famille. » Certes. La passion de Spielberg pour West Side Story ne saurait être discutée. Mais on ne peut se retenir de songer, tout au long des 2h37 que dure le film, à Christophe Honoré. Le réalisateur français, raide fou des Parapluies de Cherbourg, lorsqu’il décide de rendre au film de Jacques Demy ce que celui-ci lui a donné, écrit un nouveau scénario (sur un sujet d’aujourd’hui), déniche un nouveau compositeur (le très talentueux Alex Beaupain) et le succès salue un nouveau chef-d’œuvre du genre (Les Chansons d’amour, 2007). Plus récemment, en 2016, Damien Chazelle et Justin Hurwitz ont fait de même avec La La Land. Enfin, en cette année 2021, Leos Carax et Les Sparks ont enfanté Annette. Alors pourquoi Steven Spielberg n’a-t ’il pas eu envie d’en faire autant ? C’est la question. Il doit bien exister quelque part dans le monde un compositeur en attente. Somewhere…

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West Side Story, un film de Steven Spielberg d’après le film de Robert Wise, basé sur Roméo et Juliette de William Shakespeare. Musique : Leonard Bernstein. Scénariste : Tony Kushner (et Arthur Laurentz, Stephen Sondheim, Leonard Bernstein). Chorégraphie : Justin Peck (et Jérome Robbins). Avec : Ansel Elgort, Tony ; Rachel Zegler, Maria ; Ariana DeBose, Anita ; David Alvarez, Bernardo ; Mike Faist, Riff ; Rita Moreno, Valentina ; Josh Andrès Rivera, Chino ; Iris Menas, Anybody ; Ana Isabelle, Rosalia ; Paloma Garcia Lee, Graziella ; Patrick Higgins, Baby John ; Brian d’Arcy James, Officer Krupke ; Corey Stoll, Schrank. New York Philharmonic, direction : Gustavo Dudamel

 
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