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Bruce Xiaoyu Liu, vainqueur du Concours Chopin de Varsovie

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Le pianiste canadien a remporté le Concours Chopin de Varsovie au mois d’octobre dernier. Le 14 janvier, il fera ses débuts au Théâtre des Champs-Élysées dans un programme tout Chopin. Il a bien voulu répondre à nos questions.

ResMusica : Vous venez de gagner le Concours international de piano Frédéric-Chopin, le plus ancien et l’un des plus prestigieux concours de piano au monde. Désormais, votre nom figure parmi ceux des vainqueurs du concours : Pollini, Argerich, Zimerman. Comment vous sentez-vous dans cette nouvelle situation ?

Bruce Liu : Je me souviens qu’au moment de l’annonce du résultat, dans ma tête c’était vraiment un sentiment très mélangé, en noir et blanc. Ma première réaction a été de me dire : « je n’ai plus besoin de passer des concours de piano dans le futur… quel bonheur ! » En même temps, j’étais anxieux. Honnêtement, je ne pensais pas remporter le premier prix ; je me sentais tout à coup responsable : c’est un tel honneur de rejoindre les noms prestigieux que vous citez, et d’autres. Et puis, je me disais aussi que le plus important était simplement de continuer à être moi-même. Je n’ai pas changé, je suis le même qu’avant le concours. Je vais continuer à avoir le bonheur de faire de la musique, de vivre ma passion, mes rêves, mais avec plus de possibilités, et c’est formidable.

RM : En venant à Varsovie avant la compétition, pensiez-vous déjà que vous pourriez gagner ? Quelles étaient vos sentiments et attentes à ce moment-là ?

BL : Quand on a annoncé que j’étais en finale, je me suis dit que mon objectif était atteint parce que mon but premier était vraiment de simplement jouer le répertoire que j’avais préparé. Dans un concours tout peut arriver. Après l’annonce, je ne pensais à rien d’autre que de continuer à partager la musique. J’ai eu pas mal d’expériences de concours ; en un sens, c’est peut-être celui pour lequel j’avais le moins d’attentes. Apparemment, cela a fonctionné.

RM : Quelle était l’atmosphère pendant le concours ? Amicale ou ressentait-on plutôt de la rivalité ?

BL : Heureusement c’était très amical. Peut-être à cause de la Covid : les candidats avaient la chance de participer à une grande célébration musicale, à une grande fête, une des rares depuis longtemps. Dans mon cas, lors des épreuves préliminaires en juillet, c’était mon premier concert public depuis un an. C’était assez étrange et je pense que tout le monde ressentait peu ou prou ce même genre de sentiment. Cela nous a rassemblés.

Je suis aussi quelqu’un de très social : j’aime parler aux gens. Je suis né à Paris, j’ai grandi au Canada, je suis d’origine chinoise… Toutes ces facettes multiculturelles me poussent à aller vers les autres. Toutefois, pendant le concours je ne suis pas allé dans la salle pour écouter les autres candidats parce que je voulais vraiment rester dans ma bulle et me concentrer.

RM : Combien de temps avez-vous consacré à la préparation du concours ? Pensez-vous en préparer d’autres ?

BL : En fait, c’est très drôle : avec mon professeur Đặng Thái Sơn, on a commencé par travailler beaucoup de choses, le répertoire russe, français, baroque, classique… et étonnamment, pas de Chopin. Un jour, je lui ai dit : « vous avez remporté le Concours Chopin, moi aussi j’aimerais y participer. Ne serait-il pas temps d’en travailler un peu ? » (rires). A ce moment-là, on s’y est mis.

Maintenant, ma priorité est de partager ma passion de la musique, de jouer, absolument pas de passer d’autres concours.

RM : Comment sont les cours chez votre professeur Đặng Thái Sơn (vainqueur du même concours lui-même, en 1980) ? Propose-t-il une vision concrète d’une œuvre donnée ou, tout au contraire, permet-il à ses élèves de s’exprimer à leur guise ?

BL : C’est un professeur vraiment très très flexible. C’est aussi dans ce sens que je l’apprécie et le respecte. Pour lui, la nature de chaque élève est différente et cela ne fait aucun sens d’enseigner à tous de la même manière. Avant le concours, il était un peu inquiet parce que ma manière de jouer Chopin n’est pas vraiment conventionnelle. J’y mets beaucoup de ma personnalité : je suis quelqu’un de dynamique, d’énergique. C’est une facette qui existe chez Chopin à laquelle on n’est pas habitué. Đặng Thái Sơn dit toujours que le plus important est que ce soit convaincant.

RM : Vous inspirez-vous de certains pianistes en particulier ?

BL : Oui. Évidemment cette liste va être très très longue. Je vais vous parler, c’est plus facile, d’artistes qui sont un peu loin, des vieux pianistes de l’âge d’or, Cortot, Friedmann, mais aussi Arturo Benedetti Michelangeli… avec lui on partage la même passion pour la course automobile, je trouve cela amusant ! Tous ces pianistes étaient proches d’une certaine idée naturelle de la musique classique, d’une forme d’art oratoire. Cela me nourrit de chercher quelque chose de différent de ce que m’offre l’époque actuelle. Au fond, ce qu’il y a en commun entre les êtres humains, ce sont les différences. Chercher à les comprendre est pour moi un des moyens d’essayer d’aller plus loin.

RM : Depuis quand jouez-vous la musique de Chopin ? Quelle fut la première œuvre du compositeur que vous avez abordée et quel âge aviez-vous à l’époque ?

BL : Je pense que la première pièce de Chopin que j’ai jouée était la Valse en la mineur. J’avais peut être 10 ans. C’est une petite pièce qu’on qualifie « pour enfants » quand on est adulte. Honnêtement, je ne me suis jamais focalisé sur la musique de Chopin. J’aime tout jouer, du baroque à la musique contemporaine

RM : Quel élément est, selon vous, du point de vue de vos interprétations, le plus important dans la musique de Chopin : la mélodie, l’harmonie ou le rythme ?

BL : Bien entendu, la mélancolie, la poésie, la nostalgie, le souvenir de sa patrie natale sont des composantes essentielles de la musique de Chopin, mais il n’y avait pas que de la tristesse chez lui. Il y avait aussi un côté positif. C’était un homme qui aimait, mine de rien, une certaine vie en société. Il adorait faire des imitations par exemple, cela faisait aussi partie de sa personnalité. Il ne faut pas toujours se concentrer sur la même chose. Il faut aussi faire revivre cet aspect qui a été négligé. Évidemment, les aspects techniques, harmoniques, contrapuntiques sont essentiels. Mais le plus important est d’être sincère et de jouer avec son cœur.

RM : Quels sont vos projets immédiats concernant d’autres répertoires ?

BL : Je suis un grand fan d’opéra. A côté des variations de Chopin sur le La ci darem la mano du Don Giovanni de Mozart, j’aimerais travailler les Réminiscences de Don Juan de Liszt, développer un programme « opératique ». Je pense aussi beaucoup à Rameau et à Ravel. J’ai hâte de présenter ces œuvres au concert.

RM : Combien de temps avez-vous habité à Paris, votre ville de naissance ? Vous allez y revenir jouer dans les prochains jours…

BL : J’ai vécu à Paris jusqu’à l’âge de six ans. J’y ai un peu joué mais évidemment, cette occasion de faire mes grands débuts en France au Théâtre des Champs-Élysées, dans cette salle mythique, c’est autre chose, c’est merveilleux. J’ai incroyablement hâte d’y être et de rencontrer le public parisien et français.

Crédits photographiques : © Bruce Liu /Liu Kotow Management / Yanz hang

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