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Concours Chopin à Varsovie : compte-rendu de la finale

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Varsovie. Philharmonie nationale. 18, 19 et 20-X-2021. Frédéric Chopin (1810-1849) : Concertos pour piano et orchestre n° 1 et n° 2. Solistes : Kamil Pacholec, Hao Rao, Kyohei Sorita, Leonora Armellini, J J Jun Li Bui, Alexander Gadjiev, Martín García García, Eva Gevorgyan, Aimi Kobayashi, Jakub Kuszlik, Hyuk Lee, Bruce Xiaoyu Liu ; Orchestre philharmonique de Varsovie ; direction : Andreï Boreïko

Entre le 18 et le 20 octobre, s’est déroulée la finale du 18ème Concours international de piano Frédéric-Chopin. Douze pianistes y ont participé, bien que le règlement n’autorise que dix personnes à prendre part à cette ultime épreuve. Malgré la crise sanitaire, la salle de la Philharmonie nationale de Varsovie n’avait pas une seule place libre. Chez le public comme parmi les critiques, l’émotion était intense, notamment pendant l’attente du verdict du jury, rendu aux alentours de 2h30 du matin.

Commençons par le vainqueur du concours, qui s’est produit le dernier parmi les douze finalistes, sur le piano Fazioli, choisissant le Concerto n° 1. Élève de (membre du jury), Liu est le seul à n’avoir commis aucune erreur textuelle. À la perfection de sa prestation s’allient l’ingéniosité et la musicalité. Au début seulement, il semble légèrement réservé et discret, mais dans l’exposition du premier mouvement, son jeu gagne en vitalité comme en plasticité. D’une élégance rare, son exécution se caractérise par un doigté agile et une palette de nuances dynamiques qui forcent l’admiration. Travaillée jusqu’aux moindres détails, elle nous fait savourer son toucher perlé, son sens de la couleur et du phrasé, l’éloquence, l’énergie, l’élan, la cohérence narrative, des proportions idéales entre l’élément lyrique et la virtuosité. Le finale déborde de fougue, de gaîté, d’humour et de fantaisie, quoiqu’on aimerait percevoir, par instants, plus de legato.

Le 2e prix ex aequo est attribué à (élève de Eldar Nebolsin) et Kyohei Sorita (étudiant dans la classe de Piotr Paleczny, membre du jury). Ce premier joue le Concerto n° 2 sur le piano Kawai. Sa prestation se fait remarquer par son approche non conventionnelle, voire son originalité, associant fraîcheur des idées et musicalité, audible dans le traitement de la main gauche (mise en valeur de certains accents ou motifs), ainsi qu’à travers la suavité des cantilènes. D’autres passages nous paraissent, cependant, trop précipités, la finition de quelques-uns des phrasés s’avère maniérée, et nous constatons une sorte de rigidité dans la sonorité, tout autant qu’un désordre dans l’agencement agogique, cette impression étant encore renforcée par des touches ratées. Kyohei Sorita interprète le Concerto n° 1 sur le piano Steinway, subjuguant par la profondeur, l’intensité, la maturité, la rondeur des timbres, sa palette des nuances et la souplesse. Son jeu pur et non exalté fait preuve de simplicité, dévoilant aussi bien la subtilité des thèmes lyriques que la ferveur et l’engagement dans les passages virtuoses (en particulier pour les climax, proprement électrisants). La main gauche fait sonner, par moments, des accents d’habitude inaudibles, mais toujours d’une façon convaincante et naturelle, dans l’esprit de cette musique.

Le 3e prix est décerné à (élève de Jerome Rose à New York) qui signe la plus belle interprétation du Concerto n° 2, sur le piano Fazioli. Pour cette lecture, le musicien reçoit également le Prix de la Philharmonie de Varsovie pour la meilleure interprétation d’un concerto. Il y allie brio et lyrisme, ardeur et délicatesse, suggestivité et finesse, séduisant par des sonorités claires et chatoyantes (des pianissimi qui caressent l’oreille par leur finition soignée), des basses charnues, un sens du legato et une articulation perlée. Dans le Larghetto, il crée une ambiance de rêverie et de langueur. Dans le moment central de ce mouvement, il se montre très opératique, alors que dans le finale, il communique un humour et une douceur qui n’exclut pas l’intensité.

Le 4e prix ex aequo est attribué à (élève de Meng-Chieh Liu au Curtis Institute of Music de Philadelphia, qui a participé au concours il y a six ans) et à (élève de Katarzyna Popowa-Zydroń, la présidente du jury du concours). Tous les deux interprètent, l’un après l’autre, le Concerto n° 1 sur le piano Steinway. s’avère discrète et assez intimiste dans sa lecture, que nous trouvons partiellement réussie en raison de plusieurs fautes. Elle développe cette exécution dans un mouvement relativement lent, d’une façon introvertie voire même statique, mais ne perd pas le fil de la narration. La fluidité et la subtilité priment. Par moments, elle met en valeur des contrastes de tempo, déployant une palette de nuances sensuelles et impressionnant par l’agilité du doigté. a bien traduit l’esprit de cette musique. Nous saluons sa délicatesse, mais aussi la puissance de son toucher, l’équilibre entre l’élément lyrique et dramatique qu’il sait retenir de cette partition. Dans sa lecture, la limpidité des plans côtoie des contrastes de dynamique et de tempo nettement prononcés, en dépit d’un mouvement parfois un peu précipité. Le jeu se montre viril, naturel et raffiné. Dans le Rondo – Vivace, il garde le pouls du krakowiak et se fait remarquer par une légèreté dans les passages soumis à un tempo rapide.

Le 5e prix est remis à Leonora Armellini, élève de Lilya Zilberstein (Musikhochschule Hamburg) et Boris Petrushansky (Accademia Pianistica di Imola), s’étant déjà produite au concours en 2010. Cette année, la pianiste joue de nouveau le Concerto n° 1, cette fois sur le piano Fazioli. Si sa sonorité est belle et irrésistible dans les aigus, elle ne s’avère pas assez forte dans les basses, parfois à peine audibles. Ces lacunes sont compensées par l’ampleur du phrasé, la souplesse, le sens du legato et la finition rhétorique de certains détails.

Le 6e prix est décerné à J J Jun Li Bui (élève de ), qui joue le Concerto n° 1 sur le piano Kawai. Il privilégie le brio et la clarté des textures. Mais sa lecture a trop d’emphase. Certains passages manquent de profondeur, d’autres se montrent un brin mécaniques. Si les climax sont bombastiques, ils ne galvanisent pas. Certes, ce pianiste a beaucoup de talent, mais – à notre avis – pas autant qu’ dont le nom ne figure pas parmi les lauréats et dont le professeur ne faisait pas partie du jury. Prix découverte des ICMA en 2019, elle interprète le Concerto n° 1 sur le piano Steinway, révélant un sens dramatique et abordant cette composition avec honnêteté et simplicité.

Pareillement pour de Corée du Sud (élève de Vladimir Ovchinnikov à Moscou) qui donne le Concerto n° 2 sur le piano Kawai. Avec un tempo rapide, son jeu déploie une rondeur du timbre et un beau legato, également de la spontanéité. Le mouvement central se distingue par sa ferveur, une authenticité et une poésie éthérée. Avec sa dextérité hors pair, son jeu de couleurs et sa virtuosité, il prouve son talent et obtient un succès auprès du public.

En fin de compte, nous regrettons vivement de n’avoir pas pu entendre en finale le pianiste japonais , élève de Jean-Marc Luisada.

L’ sous la direction d’ présente, tout au long de cette finale, un niveau assez élevé. Malgré des erreurs dans les solos des vents (cor, basson), la phalange présente de la cohérence par ses couleurs et son engagement. Le chef essaie d’adapter l’accompagnement au tempérament des solistes.

Les enregistrements des différentes épreuves peuvent être visionnés sur le site du Concours ainsi que sur leur chaîne YouTube.

Crédits photographiques : © Wojciech Grzędziński / NIFC

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