Audio, Musique d'ensemble, Parutions

Correa de Arauxo par Bernard Foccroulle : rencontre au sommet de la magnificence

Plus de détails

Libro de tientos (1626). Francisco Correa de Arauxo (1584-1654) et œuvres de Thomas Créquillon (1505-1557), Philippe Verdelot (1485-1552), Nicolas Gombert (1495-1556), Josquin Desprez (1450-1521), Alonso Lobo (1555-1617), Pierre de La Rue (1460-1518), Francesco Rognoni (1570-1626), Francisco Guerrero (1528-1599), Clemens non Papa (1510-1555), Antonio de Cabezón (1510-1566). Bernard Foccroulle, orgue et virginal ; Ensemble InAlto ; Lambert Colson, cornet et direction. 4 CD Ricercar. Enregistrés entre octobre 2019 et juin 2021, à Catano del Robledo, Marchena, Lerma, Tordesillas, Grimbergen et Sint-Truiden. Livret en anglais et français. Durée totale : 4:39:28

 

Les Clefs d'or

Le grand organiste belge s’associe ici avec le cornettiste Lambert Colson et son pour un portrait du génie de l’orgue espagnol, resitué dans son environnement entre Renaissance et Baroque.

En 1626 parait un ouvrage majeur : la Facultad Organica, œuvre théorique et pratique comportant 69 tientos pour clavier, assortis d’un traité d’interprétation de la musique d’orgue. Issue de la polyphonie vocale de la Renaissance, l’écriture de Correa porte l’art de la diminution (glosas) à son sommet, dans des développements d’une extrême virtuosité. Cet art éminemment décoratif, qui rappelle les guirlandes de putti qui s’envolent autour des retables et des voûtes des églises, est un pur manifeste de l’art baroque, dont il signe les premières efflorescences. Mais ce qui est le plus remarquable dans cette écriture, c’est l’inventivité de son contrepoint et ses fulgurances rythmiques qui donnent à l’ensemble une puissance inégalée. Sa recherche permanente de l’expressivité se base sur les contrastes, les dissonances, l’emploi du clair-obscur, et elle est servie par les jeux si colorés des orgues espagnols. Les tientos sont de trois sortes : les tientos lleno qui se jouent sur des mêmes jeux sur l’ensemble du clavier, les tientos de tiples où la main droite tient un rôle soliste pour discourir sur une ou deux voix, et les tientos de baxon où, à l’inverse, c’est la main gauche qui tient ce rôle de soliste. C’est ce que permet une caractéristique de la facture d’orgue espagnole : un clavier, souvent unique, coupé en basses et dessus.

Il y a trente ans, consacrait un premier enregistrement à Correa de Arauxo dans la collection des orgues historiques espagnols chez Valois-Auvidis. Il n’a jamais cessé de jouer cet auteur en concert et d’en approfondir la connaissance. Pour le présent enregistrement, il a cherché les instruments les plus proches de ceux que Correa avait pu entendre à Séville ou à Ségovie. Malheureusement, il ne reste pratiquement pas d’orgues hispaniques du début du XVIIᵉ siècle. Mais on sait que c’est la facture flamande qui a largement influencé la facture d’orgues espagnole dès la fin du XVIᵉ siècle. Son choix s’est porté sur cinq orgues historiques espagnols (Castaño del Robledo, les deux orgues de Lerma, Tordesillas et Marchena) et l’orgue récent de l’abbaye de Grimbergen, construit en 1999 dans le style flamand. Deux tientos sont aussi joués sur un virginal d’après Rückers, pour rappeler la présence des clavecins flamands en Espagne. On appréciera de découvrir dans le livret les compositions des instruments et les indications précises des registrations.

Mais la grande originalité de ce disque réside avant tout dans le choix d’insérer dans le programme des pièces vocales et instrumentales de compositeurs de la fin de la Renaissance que Correa lui-même cite dans sa préface, et qui illustrent la filiation entre ces deux mondes. Les couleurs des cornets, sacqueboutes et dulcianes se marient admirablement avec les jeux chatoyants des orgues espagnols. On appréciera particulièrement les tientos à deux dessus où le cornet de Lambert Colson dialogue avec le jeu de cornet de l’orgue, comme dans le Tiento 54 de dos tiples de septimo tono. L’ (6 chanteurs, 8 instrumentistes à vent) reprend ici la tradition historique des Ministriles dans l’Espagne du début du XVIIᵉ siècle. L’exemple du chant en l’honneur de l’Immaculée Conception, devenu véritable hymne de Séville, en est très représentatif, harmonisé à quatre voix par Correa qui en donne une version glosée pour orgue en clôture de sa Facultad Organica. Quant au Pange Lingua et au Lauda Sion, ils évoquent les grandes processions des fêtes religieuses célèbres dans toute l’Espagne.

a choisi d’organiser le programme de chaque CD autour d’une thématique particulière : l’influence flamande pour le premier, les ponts entre Renaissance et Baroque pour le second, le répertoire sacré pour le troisième et, enfin, l’idée de clair-obscur dans l’œuvre de Correa, tous ces thèmes s’interpénétrant tout au long du programme. L’extraordinaire liberté rythmique qui caractérise cette écriture se déploie de façon très progressive à partir des entrées successives du thème principal dans un tempo assez lent, avant que l’explosion virtuose des diminutions ne vienne éclairer le paysage de ses fulgurances expressives. Citons quelques modèles du genre, comme le Tiento 16 de quarto tono joué à Marchena sur une magnifique progression depuis les jeux de fonds jusqu’au lleno (plein-jeu), ou le Tiento 62 de primero tono, un des plus développés avec l’extraordinaire Tiento 59 de medio registro de tiple et son incroyable inventivité rythmique. Le seul tiento de Batalla, sur le thème de la bataille de Clément Jannequin, permet de mettre en relief le son rauque et inimitable des jeux d’anches de l’orgue de Tordesillas. Tout au long du programme, le jeu subtil de l’organiste nous donne à savourer la couleur des dissonances qui émaillent le discours expressif de Correa. Entre ombre et lumière, l’idée de clair-obscur est la principale caractéristique de cette œuvre si riche et injustement méconnue, à laquelle cet enregistrement rend un parfait hommage. Entouré par les musiques de ses prédécesseurs, Correa entre de façon flamboyante dans le Siècle d’Or.

(Visited 721 times, 1 visits today)

Plus de détails

Libro de tientos (1626). Francisco Correa de Arauxo (1584-1654) et œuvres de Thomas Créquillon (1505-1557), Philippe Verdelot (1485-1552), Nicolas Gombert (1495-1556), Josquin Desprez (1450-1521), Alonso Lobo (1555-1617), Pierre de La Rue (1460-1518), Francesco Rognoni (1570-1626), Francisco Guerrero (1528-1599), Clemens non Papa (1510-1555), Antonio de Cabezón (1510-1566). Bernard Foccroulle, orgue et virginal ; Ensemble InAlto ; Lambert Colson, cornet et direction. 4 CD Ricercar. Enregistrés entre octobre 2019 et juin 2021, à Catano del Robledo, Marchena, Lerma, Tordesillas, Grimbergen et Sint-Truiden. Livret en anglais et français. Durée totale : 4:39:28

 
Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.