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L’histoire de la musique dans la moulinette de Bernard Cavanna

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Bernard Cavanna (né en 1951) : Scordatura – concerto n° 2 pour violon(s) et orchestre symphonique ; Geek bagatelles ; Concerto pour violon n° 1. Noëmi Schindler, violon ; Orchestre de Picardie, direction : Arie van Beek. 1 CD L’Empreinte Digitale. Enregistré en novembre 2017 au théâtre impérial de Compiègne et les 3, 4 et 5 mars 2021 à la Maison de la Culture d’Amiens. Texte en français et en anglais. Durée : 66:08

 

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Le disque Concertos et bagatelles de présente ses deux concertos pour violon interprétés par , encadrant les Geek bagatelles. Le compositeur, à la fois iconoclaste et grand connaisseur de l’histoire de la musique, joue librement avec les traditions et les citations, pour notre plus grand plaisir.

Vingt années séparent les deux concertos, écrits respectivement en 1999 (Concerto n° 1) et en 2019 (Scordatura – Concerto n° 2). Ce dernier ouvre le disque en présentant les facettes stylistiques et la facétie artistique de . Les références à l’histoire du genre sont évidentes, avec une structure en trois mouvements et une citation du Concerto à la mémoire d’un ange d’Alban Berg (1935) tout au long du mouvement inaugural, In memoriam Berg. Cette évocation des fameuses cordes à vide introductives sollami, comme un débutant qui découvrirait l’instrument, est au cœur d’un des enjeux de l’œuvre, qui justifie son titre : s’éloignant de cet accord en quintes justes, Cavanna utilise quatre violons, dont un quart de violon, avec des accordages (scordaturas) qui diffèrent à l’extrême. Les instruments génèrent ainsi des harmoniques insoupçonnées sous les doigts de , autant de nouvelles tensions sonores et couleurs, que l’auditeur découvre encore dans le deuxième mouvement Pulsations au fil d’un dialogue avec la cornemuse de , un instrument très apprécié du compositeur depuis sa collaboration avec Erwan Keravec, et dans les rythmiques martelées qui symbolisent un beat techno ; ou dans l’introduction ludique de fragments du thème brésilien de la Matchiche dans le mouvement conclusif, succès populaire immortalisé en 1905 par Félix Mayol.

Geek bagatelles (2016) est une pièce saisissante pour orchestre symphonique et orchestre de smartphones. Elle joue sur des vestiges de la Symphonie n° 9 de Ludwig van Beethoven, bribes de thèmes qui se présentent comme des fossiles en cours de désagrégation, les traces d’une histoire révolue que le flux orchestral et l’action des smartphones semble vouloir achever de détruire. Ces thèmes profondément inscrits en nous génèrent de puissantes émotions à chaque fois que nous les reconnaissons. Cavanna propose ainsi une réflexion bouleversante sur le souvenir et sa disparition. Elle s’intensifie encore lorsqu’on apprend qu’il pensait aux destructions de monuments archéologiques par Daech au moment de l’écriture. Peu séduit par les nouvelles technologies, il dit aussi vouloir confronter la force de la Neuvième à la vulgarité d’un chœur de smartphones, interprété ici par les élèves du lycée Boucher de Perthes d’Abbeville. Dans le même temps, Cavanna poursuit la réflexion engagée par Stanley Kubrick dans Orange mécanique sur l’évolution du sens des œuvres de Beethoven et leur utilisation au cours des siècles.

Le Concerto n° 1 est présenté ici dans sa version avec orchestre de chambre (2006). Le premier mouvement est écrit de manière plus classique avec des oppositions frontales entre le violon et l’orchestre, que ce soit dans la violence initiale, dans l’atmosphère extatique en son centre ou dans le retour d’une nervosité inquiète. Le mouvement conclusif présente une longue et passionnante méditation. L’accordéon de revêt un poids considérable dans l’élaboration de textures sonores d’une grande subtilité.

L’interprétation est finement servie par la baguette d’ à la tête de l’ avec des interprètes d’exception : le sonneur , le mandoliniste , l’accordéoniste et la violoniste Noëmi Schindler, dont la longue collaboration avec le compositeur se fait ressentir dans la parfaite maîtrise des subtilités des partitions et le jeu d’une grande souplesse. Le livret présente une longue interview par Bruno Serrou, très éclairante. Sous les citations écornées, aliénées, désacralisées ou ludiques d’œuvres du passé, Bernard Cavanna manifeste en vérité un profond respect pour l’histoire doublé d’une solide connaissance du répertoire, et ses compositions entretiennent savamment la dialectique entre tradition et modernité qui a toujours été le moteur de la musique de création.

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Bernard Cavanna (né en 1951) : Scordatura – concerto n° 2 pour violon(s) et orchestre symphonique ; Geek bagatelles ; Concerto pour violon n° 1. Noëmi Schindler, violon ; Orchestre de Picardie, direction : Arie van Beek. 1 CD L’Empreinte Digitale. Enregistré en novembre 2017 au théâtre impérial de Compiègne et les 3, 4 et 5 mars 2021 à la Maison de la Culture d’Amiens. Texte en français et en anglais. Durée : 66:08

 
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