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Dans son intégrale des mélodies de Fauré, Cyrille Dubois surclasse tous ses prédécesseurs

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Gabriel Fauré (1845-1924) : intégrale des mélodies. Cyrille Dubois, ténor ; Tristan Raës, piano. 3 CD Aparté. Enregistrés en juillet et aout 2020, et en juin 2021, salle Colonne à Paris. Présentation en anglais et en français. Textes des poèmes français fournis, avec traduction en anglais. Durée totale : 3h 52′

 

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Le duo et a déjà montré de quelles merveilles il était capable, dans Boulanger et dans Liszt. Chanter Fauré n’était pas sans risque, mais avec tant de talents et de simplicité, la réussite est encore une fois éclatante.

Ce n’est pas la première intégrale des mélodies de Fauré, ni même la première à être entièrement chantée par des artistes français ou francophones « native speaker ». Mais c’est la première à être confiée entièrement à un seul chanteur, au risque de quelques discrètes transpositions, qui ne dérangeront pas les mélomanes. Le choix d’une présentation en trois concerts, un par CD, avec une progression chronologique interne est adroite et permet d’éviter le didactisme. Mais c’est un peu une précaution inutile : le charme de cette interprétation est tel qu’en écoutant chaque mélodie, on en oublie laquelle vient avant ou après, et même qui l’a déjà chantée, tant est bluffant le « miracle ».

Il faut expliciter ce miracle… On connait toutes les qualités conjuguées du ténor et du pianiste. L’émission claire et simple du premier (pas opératique du tout), la délicatesse du second, la fluidité de leurs phrasés conjoints, la douceur des timbres, le raffinement de leurs couleurs et de leurs nuances, tout cela confère aux mélodies une transparence totale : transparence des lignes, transparence des textures, et transparence du texte. Tout est fin, tout est clair, tout est évident. Les impressions, les climats se créent avec justesse dans chaque mélodie et dans chaque cycle. Mais ce qui est qui est porté à un niveau exceptionnel c’est la diction de Cyrille Dubois. Sans jamais être ni surarticulée, ni floutée, ni affectée, elle restitue à l’oreille de l’auditeur une immédiateté de perception des textes admirables de Verlaine, de Renée de Brimont, de Sully Prudhomme, etc. Cette immédiateté a la vertu de recentrer complètement le texte au cœur de chaque mélodie, au cœur de notre émotion, qui devient alors autant littéraire que musicale. Fini, l’effort de l’auditeur pour comprendre un texte qui se surimprimerait à la musique : il apparait immédiatement. Souvent même, on a l’impression que la prosodie de la poésie engendre la musique au moment-même qu’on l’écoute (Au bord de l’eau ! Lydia !). Ça, personne encore ne nous l’avait donné, avant Cyrille Dubois et .

C’est donc avec joie et même un certain étonnement que nous redécouvrons les mélodies de Fauré et les poésies sur lesquelles elles ont été bâties. Les Cinq mélodies « de Venise » et le Clair de Lune de Verlaine expriment à merveille le sentiment amoureux et tous ses sous-entendus d’espoir et d’angoisse. Le lyrisme contenu mais rempli de tendresse de La bonne chanson fait mouche, lui aussi. La luxuriance virginale de La chanson d’Eve, et sa prémonition de la mortalité à venir sont magnifiques. Tout n’est pas élégiaque, et notre tandem est capable d’emportement, voire de violence dans Fleur jetée. La douleur du lamento de T. Gautier Chanson du pêcheur est glaçante de désespérance. Après un rêve, plus extatique qu’érotique, est riche comme jamais de seconds degrés ambigus. Les célèbres Berceaux, apanage des grandes voix sombres (Denise Scharley, José Van Dam…) qui savent y donner les échos d’une tragédie intense, trouvent ici une distanciation au-delà de l’émotion, mais d’une empathie extraordinaire. Une lecture différente, mais tout aussi prenante.

Aucune des 103 mélodies de Fauré n’échappe à ce ré-éclairage, à cette revitalisation littéraire et délectable opérée par Cyrille Dubois et Tristan Raës. C’est toute l’intégrale qui est ré-authentifiée, comme si elle était chantée pour la première fois dans notre salon. Certes, on pourrait trouver quelques très rares et minuscules reproches techniques à leur faire. Certes, ils ne nous feront pas oublier Régine Crespin, Berthe Montmart… Maurane, Souzay, Panzéra… Mais parmi les très honorables intégrales gravées existant déjà – et qui recèlent d’authentiques trésors – il est évident qu’ils occupent désormais la toute première place, et sans doute pour longtemps. Dans le monde richissime mais toujours peu fréquenté de la mélodie française, c’est un évènement, si non un avènement.

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Gabriel Fauré (1845-1924) : intégrale des mélodies. Cyrille Dubois, ténor ; Tristan Raës, piano. 3 CD Aparté. Enregistrés en juillet et aout 2020, et en juin 2021, salle Colonne à Paris. Présentation en anglais et en français. Textes des poèmes français fournis, avec traduction en anglais. Durée totale : 3h 52′

 
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