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Ôss de Marlene Monteiro Freitas à Chaillot : Marlene, différemment

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Paris. Théâtre national de Chaillot. 5-X-2022. Ôss. Chorégraphie : Marlene Monteiro Freitas. Assistante à la chorégraphie : Hsin-Yi Hsiang. Assistants à la création : Paulo Sérgio BEJu et Telmo Ferreira. Lumières et espace : Yannick Fouassier. Costumes : Marlene Monteiro Freitas. Son : Rui Antunes. Direction artistique de la compagnie Dançando com a Diferença : Henrique Amoedo. Avec Bárbara Matos, Bernardo Graça, Joana Caetano, Maria João Pereira, Mariana Tembe, Paulo Sérgio BEJu, Rui João Costa, Sara Rebolo et Telmo Ferreira

Il y a un peu plus de 40 ans, le phénoménal May B de donnait à voir, pour la première fois, des corps différents, éloignés des canons de la danse académique. Ces corps étaient en réalité des costumes, prothèses d’infirmités. Le spectacle fut hué. Ôss va plus loin et entre aussi dans l’histoire.

Un vocabulaire familier

, la chorégraphe cap-verdienne à laquelle le Festival d’Automne consacre un portrait cette saison, a l’habitude de viser juste et fort. Avec Ôss, elle propose son univers, et bien plus encore. On reconnait bien la pâte de la chorégraphe dans la scénographie : une couleur dominante – ici le blanc – des promontoires métalliques de diverses tailles, une barre à jardin évoquant une barre de danse. Des costumes typiques de son esthétique, blancs pour la plupart : costumes de matelots de croisière, d’infirmière ou de joueuse de tennis. Les accessoires, encore, manifestent la présence de la chorégraphe : après les pupitres de Bacchantes, le papier de Mal – Embriaguez Divina, les serviettes de Jaguar, les interprètes se saisissent ici de gobelets, signe de plateau le plus présent.

Danser avec une différence

Mais Marlene ne travaille pas ici avec n’importe qui. Ôss est le fruit d’une collaboration avec la Compagnie de danse madérienne « Dançando com a Diferença », dirigée par Henrique Amoedo. La troupe, qui a le vent en poupe, travaille également cette saison avec et que l’on verra au Théâtre des Abbesses mi-octobre. Les corps sont ici réellement différents. Impossible de parler de ce travail sans s’arrêter sur le théâtre inclusif. « Per.Art Disability Arts International » est une troupe serbe également composée de personnes en situation de handicap, vue à l’Espace Cardin la saison passée. « Theater Hora » est une troupe suisse qui a, quant à elle, interprété il y quelques années le fameux Disabled Theater de Jérôme Bel. En France, on connaît la Compagnie de l’Oiseau Mouche, installée à Roubaix, qui a récemment joué Saturne au Théâtre de la Ville, la Troupe Catalyse, le Centre National pour la Création Adaptée de Morlaix, vu la saison passée à la Maison des Métallos et le Théâtre Eurydice, entre autres.

Alors, quoi de neuf ? Il y a deux écueils lors d’un travail inclusif : la tentation du « Freak show » et le versant poétique à l’excès. propose déjà un univers fait de décalages, de non ordinaire, d’inhabituel. De Guintche à Idiota, Marlene frappe toujours fort. Alors autant dire qu’il semblait difficile d’éviter le « Freak show » poétique. Et pourtant. Ce n’est pas Marlene qui fait danser « Dançando », ce sont les interprètes de « Dançando » qui font danser Marlene. Marlene suit son intuition à chaque rencontre, et travaille en totale collaboration avec ses interprètes. C’était le cas avec les jeunes danseurs de la Batsheva pour Canine Jaunâtre 3, c’est le cas avec « Dançando ». Ainsi, Ôss est le fruit du travail de ses danseurs et, paradoxalement, le handicap vient édulcorer les canons de la chorégraphe, comme si les différences avaient pris le pas sur son esthétique. « Dançando » vient se lover dans la grammaire de Marlene, et cette rencontre, pleine de bienveillance, réjouit. Pas de « Freak show », pas d’effets poétiques en forme de manifeste mais une rencontre à la façon de vases communicants qui montre avant tout une danse inédite.

Voir et être vu : l’expérience de l’autre

Sur scène, la lenteur s’invite et les interprètes sont comme des spectres. Ils miment un accouchement, jouent au tennis, se déguisent en policier, chantent, manipulent un pupitre – encore un signe du répertoire de Marlene. La temporalité s’étire, le spectateur est amené à vivre, cette fois, les différences, plus qu’à les observer. Tout est brut. Tout est absurde. Tout est, comme toujours avec Marlene, sans raison. Mais, encore plus loin. Voici une entrée sans détour dans une nouvelle danse, une nouvelle forme chorégraphique, travaillée depuis les débuts de Marlene, mais ici en version coup de poing. Du boxeur mystique de Guintche au boxeur DJ qui accueille le spectateur de Ôss, il n’y a qu’un pas, et là où le premier performait le KO, le second nous amène vers l’après, vers un monde assommé.

Les interprètes de Ôss manipulent des appareils photo et des caméscopes qui sont le plus souvent tournés vers le public. Voilà une belle façon de témoigner de ce qui devient une évidence : si le public les regarde, eux aussi le regarde. Nous sommes dans le même bateau dans cette difficile maïeutique : faire naitre de nouveaux corps, de nouvelles façons de penser, sur scène mais aussi dans la salle. Ôss propose une expérience phénoménologique : vivre différemment. Il fallait la rencontre opportune de deux géants de la danse, pour que naisse, chacun se mettant dans les pas de l’autre, une révolution, celle de l’expérience réelle de l’altérité. Personne ne manipule personne, personne n’est au-dessus de personne, chacun joue à égalité, et cela marque, à vif. Marlene et « Dançando » offrent à la différence un geste nu, neuf et éclatant.

Crédits photographiques : © J£lio Silva Castro

 

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Paris. Théâtre national de Chaillot. 5-X-2022. Ôss. Chorégraphie : Marlene Monteiro Freitas. Assistante à la chorégraphie : Hsin-Yi Hsiang. Assistants à la création : Paulo Sérgio BEJu et Telmo Ferreira. Lumières et espace : Yannick Fouassier. Costumes : Marlene Monteiro Freitas. Son : Rui Antunes. Direction artistique de la compagnie Dançando com a Diferença : Henrique Amoedo. Avec Bárbara Matos, Bernardo Graça, Joana Caetano, Maria João Pereira, Mariana Tembe, Paulo Sérgio BEJu, Rui João Costa, Sara Rebolo et Telmo Ferreira

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