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Russell Thomas, grand ténor pour Verdi avec des envies d’ailleurs

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Pour la première fois à l’Opéra de Paris, nous donne ses impressions et revient sur les grands rôles de son répertoire, ceux de Verdi et Puccini, mais aussi ceux qu’il aimerait reprendre ou aborder prochainement.


ResMusica : Avec la reprise de Forza Del Destino de Verdi, vous chantez pour la première fois à l’Opéra de Paris. Quelles sont vos sensations par rapport à ces représentations ?

: J’étais récemment malade et ai dû annuler les dernières de Don Carlo à New York. Je suis arrivé à Paris seulement quelques jours avant la générale, avec un temps de répétition très limité. À cela s’ajoute que l’entrée en scène de Forza Del Destino est toujours complexe : vous apparaissez, enlevez écharpe et manteau et lancez directement la voix avec vigueur !

C’est la première fois que je chante à Bastille, mais la scène ressemble à celle des grands théâtres américains, sans être aussi ample qu’à Chicago. Je commence donc à avoir l’habitude, d’autant que le plateau parisien offre une base qui permet de savoir si l’on projette correctement, ce qui aide beaucoup, bien que j’ai pour l’instant moins de repères avec l’acoustique que la plupart des autres chanteurs de cette production. Concernant l’ouvrage, ma première production de Forza était celle de Castorf à Berlin, pour laquelle le jeu d’acteur était très précis, quand il est à l’inverse beaucoup plus libre sur la production d’Auvray à Paris, où je vais pouvoir murir mon personnage à mesure des représentations.

RM : Vous enchaînez les grands rôles verdiens et notamment l’un des plus compliqués, Otello, avec de multiples Don Carlo, Ernani, Manrico ou Alvaro. Ne pensez-vous pas qu’il y ait un risque pour garder votre voix intacte ?

RT : C’est un point intéressant. Je ne crois pas que cela soit particulièrement risqué à partir du moment où je ne sens pas que je force ma voix. Je ne chante jamais au-delà d’où je ressens pouvoir aller, pour toujours rester dans des limites contrôlées, ce qui me permet de chanter des rôles lourds depuis déjà plus d’une décennie et je l’espère pour encore longtemps. De grands chanteurs, adulés par la presse et le public, annulent finalement une grande partie de leurs prestations et sont très régulièrement en arrêt pour ménager leurs voix. Certains montrent même de sérieux problèmes vocaux après peu d’années de carrière.

Je viens d’avoir quarante-six ans et je tiens depuis douze ans les grands rôles italiens sans avoir abîmé mon timbre. Pour cela, je maintiens aussi toujours le bel canto à mon répertoire et j’aimerais chanter plus de Mozart. Beaucoup trouvent cela bizarre, comme si une fois passé à Verdi et Puccini, on pouvait laisser le reste de côté, mais j’adore certains rôles belcantistes et tout particulièrement Pollione (Norma).


RM : On retrouve en effet encore du bel canto dans vos dernières saisons, mais à part Titus, très peu de Mozart ?

RT : C’est exact, car personne ne veut me produire dans Mozart ! Je me propose toujours, mais on préfère me voir en Radamès et Otello, pour lesquels il y a moins de chanteurs en capacité de tenir les rôles. Cependant, j’ai trop chanté Otello ces dernières saisons et je n’ai plus qu’une seule production de cet opéra dans les quatre prochaines années. Je veux mettre le rôle de côté temporairement, car il me fatigue physiquement et me laisse une forte intensité émotionnelle qui m’empêche souvent de dormir longtemps après la représentation.

Et puis surtout, ce rôle est toujours chanté en force avec des orchestres qui jouent très forts, alors que ce n’est pas écrit comme cela. C’est donc pour moi à chaque fois un combat avec les chefs, dans le but de garder la dynamique et les nuances réellement écrites dans la partition, plutôt qu’aller trouver des fortissimi permanents. Parfois, les chefs sont d’accord, mais ils me rétorquent que personne ne veut entendre un Otello pianissimo : l’opéra commence par la tempête et ils gardent cette dynamique jusqu’au bout, avec l’habitude de voix qui cognent en référence à de grands chanteurs du passé. N’ayant plus vraiment envie de chanter de cette manière, je préfère faire une pause avec ce personnage.

RM : À l’inverse, quels rôles voudriez-vous maintenir ou ajouter à votre répertoire ?

RT : Des rôles actuels, j’adore Don Carlo, que certains ténors n’aiment pas car il faut tenir toute la représentation avec les autres chanteurs, et quand le grand aria arrive, c’est la fin de la soirée et tout le monde s’en fiche ! Personnellement, ça ne me dérange pas si la concentration du public a baissé, je trouve l’œuvre magnifique et adore particulièrement le dernier air.

J’aime aussi beaucoup l’écriture de Don Alvaro, et la façon dont je le chante aux actes III et IV me rend toujours heureux. De Mozart, je suis très content de reprendre prochainement Idomeneo et Tito, et parmi les rôles que je n’ai pas chantés depuis longtemps, j’aimerais revenir à Hoffmann, qui ne m’est plus proposé car on y distribue toujours des ténors lyriques.


RM : Vous souhaiteriez donc revenir un peu plus vers Mozart et l’opéra français, ou pourquoi pas chanter certaines œuvres de Britten ?

RT : Vous touchez juste : mon rêve serait de chanter Peter Grimes, mais pour le moment, personne ne me le propose. J’ai posé la question à toutes les maisons, mais ils veulent des Anglais ou à la limite des ténors allemands pour ce rôle ; jamais moi. Sur le répertoire français, j’ai aussi des envies mais, comme évoqué, il y a sur ces rôles beaucoup de prétendants pour peu de productions dans une saison, tandis qu’il y a très peu de prétendants pour Otello, que toutes les grandes salles d’opéra voudraient monter régulièrement.

Des grands rôles français, j’aimerais également chanter Eléazar de La Juive, mais là, le problème est que l’opéra est très rarement monté aujourd’hui ; et puis je souhaiterais reprendre Faust et chanter Don Carlos en français.

RM : On a pu vous entendre il y a quelques années avec Gustavo Dudamel dans une création de . Êtes-vous également intéressé par le répertoire contemporain ?

RT : Oui totalement. Je donne par exemple un récital exclusivement consacré à la musique contemporaine en février à Los Angeles. J’aime ce répertoire, mais pas tous les compositeurs dont certaines oeuvres ne m’intéressent pas. par exemple écrit très bien pour la voix. Il me faut toujours une ligne claire pour apprécier de chanter une pièce, pas juste ressentir que ma voix est utilisée comme un instrument d’ensemble, avec des sauts de hauteurs sans réelles lignes de chant.

Crédits photographiques : Portrait © Fay Fox ; Forza ©Thomas Aurin/DOB ; Reberto Devereux ©Todd Rosenberg/Chicago Opera

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