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Avec les Pages et les Chantres du CMBV, Olivier Schneebeli rend justice aux grands motets de Pierre Robert

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Piere Robert (ca. 1622-1699) : Grands motets sur le Cantique des cantiques ; Veniat dilectus meus ; Ego flos campi ; nolite me considerare. Henry Du Mont (1610-1684) : Dum esset rex. Marine Lafdal-Franc, dessus ; Clément Debieuvre, haute-contre ; Antonin Rondepierre, taille ; David Witczak, basse-taille ; Les Pages du Centre de Musique Baroque de Versailles ; les Chantres du CMBV ; Concerto Soave (direction artistique : Jean-Marc Aymes), direction : Olivier Schneebeli. 1 CD Château de Versailles Spectacles. Enregistré en public les 31 janvier et 1er février 2020 à la Chapelle royale du château de Versailles. Livret en français, anglais, allemand. Durée : 63:56

 

En quittant le chœur des Pages et des Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles, nous offre un fastueux second disque des grands motets de .

Curieusement, le nom de est moins connu que celui d’ alors qu’ils étaient tous deux Sous-maître de la Chapelle Royale par quartiers (janvier et juillet pour Du Mont ; avril et décembre pour Robert) de 1668 à 1682, date à laquelle la cour s’installa définitivement à Versailles. Ils se partageaient ainsi la direction de la musique du roi, fournissant les œuvres destinées à être jouées à la messe quotidienne du souverain, chargés par surcroît de la formation musicale des enfants de chœur.

L’office royal consistait en une messe basse dite à l’autel selon le rite romain, sur laquelle se greffait une liturgie parallèle, chantée, indépendante de l’office prescrit par Rome. Celle-ci était composée d’un grand motet qui mobilisait tous les effectifs de la Musique de la Chapelle « depuis le commencement de la messe jusqu’à l’élévation », d’un petit motet, pour quelques voix solistes et basse continue, éventuellement quelques instruments, pour le moment plus intime de l’élévation. L’office s’achevait par la prière pour le roi Domine salve fac regem, sur le verset final du psaume 19. La durée des motets ne devait pas excéder celle de la messe ordinaire, soit environ une demi-heure. Les textes des motets, sont tirés des Écritures, des Pères de l’Église ou encore de poésies néo latines, tous choisis et orientés pour louer les vertus du Roi de France.

Deux Maîtres inventeurs d’un genre nouveau

Ayant ainsi composé une somme considérable de musique sur une période de vingt ans, Du Mont et Robert élaborèrent le genre du motet à grand chœur et furent les pionniers de cette forme qui perdura jusqu’à la Révolution. Ecclésiastique, Pierre Robert avait reçu une excellente formation musicale à la maîtrise de Notre-Dame de Paris avant d’être nommé maître de musique aux cathédrales de Senlis, Chartres, puis Paris. C’est là que fin musicien, Louis XIV le repéra pour en faire un Sous-maître de la Chapelle Royale. À la mort de Thomas Gobert en 1672, il cumule les charges de compositeur de la Chapelle et de la Chambre du roi. Du Mont et Robert quittèrent leurs fonctions en 1683. Il gratifia largement leurs prédécesseurs en ordonnant l’impression d’une partie importante de leurs ouvrages pour la Chapelle dans la collection musicale la plus luxueuse jamais réalisée en France. Si mourut en 1684, Pierre Robert profita d’une vie paisible jusqu’à sa mort en 1699, confortablement pensionné et bénéficiaire d’abbayes, tandis que ses œuvres étaient régulièrement exécutées à la Chapelle royale. Du Mont ne connut pas cet avantage, même posthume, mais la postérité s’est vengée quelque part en lui offrant une discographie relative de bonne qualité alors que celle de Robert est réduite à la portion congrue avec un unique enregistrement, d’ailleurs très réussi, de quatre grands motets (De profundis, Quare frenuerunt Gentes, Te decet hymnus, Nisi Dominus) par le même avec les Pages et les Chantres du CMBV en 2008 (K 617).

Au service d’une poésie incomparable

Au moment de quitter ce beau chœur qu’il a dirigé et façonné pendant trente ans pour le laisser à Fabien Armengaud, Olivier Schneebeli a choisi trois motets sur le Cantique des cantiques, l’un des plus beaux livres de l’Ancien testament, qui a largement inspiré les compositeurs, particulièrement à l’époque baroque, de Roland de Lassus, Biber et Monteverdi à Britten et Daniel Lesur, en passant par Chabrier et Wolf-Ferrari. La poésie très imagée de ce texte, peut-être l’un des plus beaux poèmes de tous les temps, se prête parfaitement aux effusions musicales les plus sensuelles. La forme allégorique s’y développe de façon magistrale dans la mesure où derrière le dialogue entre l’époux et l’épouse, se cache une double allégorie, celle de l’union mystique entre Dieu et la Vierge, mais aussi celle de la figure christique du Roi avec la France. Ces motets permettent de goûter les richesses et finesses de l’écriture de Pierre Robert qui réunit et entremêle un chœur de voix de récits à huit parties, tandis que le grand chœur assemble cinq voix auxquelles s’ajoute un troisième chœur rassemblant les instruments.

Dans le fringant Veniat dilectus meus, l’ambiance nocturne ouvre sur un sommeil baroque où le porte son nom à merveille. Selon une tonalité mineure l’Ego flos campi dégage une légère mélancolie d’une sensualité toute érotique pour évoquer le repos à l’ombre de l’époux désiré. On apprécie un savoureux dialogue entre les voix de récit et les parties instrumentales. On peut envisager le Pulchra es comme une sorte de prière mariale, ainsi que Monteverdi le fit dans son Vespro.

Dans un beau texte d’introduction, Olivier Schneebeli dit son admiration et sa fascination pour la musique de Pierre Robert. Il confie que parmi ces trois chefs-d’œuvre, son motet préféré est Noli me considerare. Il en fait une description aussi poétique qu’admirative : « Les jardins aromatiques, les prairies où paissent les troupeaux, et bien sûr l’attente fiévreuse de l’Amour s’y trouvent décrits au cours de nouveaux récits d’une liberté, d’une inventivité mélodique à peine concevables, comme une série de tableaux plus enluminés les uns que les autres, une succession d’improvisations vocales et instrumentales aboutissant à cette page sublime (Et inclinentur umbrae) où la musique se fait silence, où les ombres de la nuit se résorbent à l’approche de l’aurore, où le temps soudain suspendu précède le jour et l’arrivée tant attendue du Bien-aimé dévalant les montagnes, semblable à un jeune chevreuil, dans la clarté d’un chœur final, traversé d’éclats de lumière contradictoire, se ruant les uns contre les autres, laissant l’auditeur ébahi, confus, une fois encore nullement épargné ». Il est difficile d’imaginer plus ardent exercice d’admiration !

Démontrant la complémentarité des deux compositeurs, Olivier Schneebeli enchâsse le Dum esset Rex d’Henry Du Mont entre les trois motets de Robert. Cette pièce utilise également le texte du Cantique des cantiques selon une heureuse inspiration. La recherche de l’équilibre et la gracieuse effusion de ce chant d’amour passionné mènent à un ravissement d’une douceur extrême.

Si les solistes peuvent parfois laisser paraître quelques faiblesses, la direction d’Olivier Schneebeli est toujours aussi sûre et engagée avec des chœurs homogènes, attentifs à la prosodie et à la diction d’une belle clarté. Enfin, l’accompagnement discret du offre une assise solide et régulière à l’ensemble.

Ce disque d’un répertoire rare propose une belle découverte de maîtres trop méconnus du baroque français.

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Piere Robert (ca. 1622-1699) : Grands motets sur le Cantique des cantiques ; Veniat dilectus meus ; Ego flos campi ; nolite me considerare. Henry Du Mont (1610-1684) : Dum esset rex. Marine Lafdal-Franc, dessus ; Clément Debieuvre, haute-contre ; Antonin Rondepierre, taille ; David Witczak, basse-taille ; Les Pages du Centre de Musique Baroque de Versailles ; les Chantres du CMBV ; Concerto Soave (direction artistique : Jean-Marc Aymes), direction : Olivier Schneebeli. 1 CD Château de Versailles Spectacles. Enregistré en public les 31 janvier et 1er février 2020 à la Chapelle royale du château de Versailles. Livret en français, anglais, allemand. Durée : 63:56

 
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