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Fugue Américaine de Bruno Le Maire : bien plus qu’un roman réussi

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Fugue Américaine, roman de Bruno Le Maire. Éditions Gallimard Nrf. 480 p. 23,50 €. 2023

 
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Entre roman, essai et biographie, l'ouvrage de Bruno Le Maire multiplie les “sens” de lectures, offrant un kaléidoscope d'images et d'impressions liées à une époque musicale révolue : celle du pianiste confronté aux choix de l'exil comme tant d'artistes russes au XXe siècle. Cette “fugue” américaine évoque jusqu'aux larmes, une errance solitaire entre deux mondes. Tout autant, elle dénonce l'épuisement de la culture occidentale.

La moiteur mafieuse d'un pays (le Cuba d'avant Castro), l'aigreur des souvenirs de jeunesse, l'imprévisible rencontre d'un génie sont le cocktail de ce roman aux arômes chargés de rhum et coloré des plans des films noirs de la fin des années 40. Le mélange des genres est, à l'évidence, un doux plaisir pour un auteur, fin observateur de la psychologie humaine et mélomane averti (son fort subtil Musique absolue. Une répétition avec Carlos Kleiber en témoigne).

Le trio initial du récit réunis trois hommes. Franz, un musicien qui a compris qu'il ne serait jamais un grand pianiste, son frère Oskar qui ne sait pas encore qu'il sera un grand médecin, celui du troisième, . Bruno Lemaire jongle habilement entre les frustrations du premier, le dévouement du second, et l'anormalité prodigieuse du troisième. Le portrait du « plus grand de tous les pianistes » se constitue d'une collecte habile et impressionnante d'informations ordonnées, de fiches à la manière de l'écheveau pointilliste d'un Balzac. Mais, à la différence des personnages de la Comédie Humaine qui se meuvent par des fils invisibles et au bon vouloir de leur auteur, Fugue Américaine jongle en équilibre avec la réalité, offrant un espace à la critique musicale. On admire la façon de faire parler Horowitz, tout autant que de posséder un sens de la formule et de faire preuve d'une souplesse littéraire qui réjouit.

Le roman donne matière à développer la vie de ces trois hommes marqués par leur histoire familiale, prisonniers aux antipodes les uns des autres, de leurs ambitions et de leur éducation juive. Le récit se constitue d'une multitude de digressions, de décors successifs jusqu'aux scènes d'amour et de pulsions érotiques pressenties, mais justes, dignes de l'élégance et de la trivialité héroïque des romans de Philip Roth. Autant d'exercices de style dans lesquels le plaisir de l'écriture se sent à pleine narine. Plus encore, le lecteur est détourné à plusieurs reprises par des portraits secondaires parfois truculents et dont la seule justification est la proximité du musicien prodige : l'ambition maternelle et navrante de Wanda Horowitz-Toscanini, elle-même écrasée par le génie de son père vaut son pesant de détestations. D'autres parenthèses décentrent totalement le propos telles ces ruminations d'un père – celui des deux frères – obsédé par la fin de la culture européenne : « Je refuse que tout ce que mon existence a vu de beau, entendu de juste, soit oublié, broyé en miettes, déchiqueté à pleines dents par la mâchoire féroce des générations nouvelles. Les générations nouvelles oublient par paresse mais aussi par cruauté, elles veulent oublier ce dont elles sont issues pour ne rien devoir à personne, quand elles doivent tout à ce qui les a précédées. » Le roman devient essai et stigmatise la décadence de l'Occident. Il s'en faut de peu que l'auteur transpose sa furie dans le présent.

L'un des frères – Franz, le pianiste – ira donc écouter Horowitz en récital à La Havane et l'autre, Oskar, « baiser » dans la même île, une ancienne petite amie. C'est pourtant lui qui deviendra le confident du pianiste de légende, au point d'ailleurs, que Franz sera délaissé pendant de nombreuses pages, jusqu'aux chapitres conclusifs. Des années durant, Oskar aura consolé Horowitz, loin de la scène. Il le soigne de mots, l'observe dans son intimité et veille sur lui jusque dans ses attirances pour les jeunes hommes. Méprisant et provocateur à gifler quand il sort en boite, Horowitz apparaît, hors de la scène, comme un grand fauve misérable, en représentation permanente. Il est tour à tour, un enfant sarcastique, narrateur de son Ukraine natale et jusqu'à l'assassinat de son père par les bolchéviques, mais aussi un juif égaré dans l'immensité de sa solitude. Tout est vrai et inventé à la fois car ce musicien « brouillait sans cesse les pistes ; il esquivait ; il vous échappait… ». De belles pages sont ainsi consacrées aux liens entre le langage musical et la dépression d'un dandy dénué de littérature : « Je joue de la musique pour chasser les mots ». Horowitz nous est opposé à Sviatoslav Richter, réputé pour son érudition, enfermé dans un autre monde : « il aurait pu écrire : la vérité est accessoire face à la musique ». La comparaison astucieuse des vies de l'un et de l'autre (le père de Richter fut exécuté par le NKVD) pose, à elle seule, le cadre d'un nouvel essai biographique, cette fois-ci au cœur du régime soviétique.

Le récit s'en retourne inexorablement aux deux frères. L'un se nourrit (Oskar) et l'autre se détruit (Franz) au contact d'Horowitz. L'analyse de la dépression et de la déchéance de Franz est des plus pertinentes : la chute paraît inexorable depuis une leçon de musique donnée par Horowitz à La Havane, leçon qui soldera définitivement ses ambitions de pianiste. Franz sombre, obsédé à la fin du roman, par l'écriture de lettres devenues des bouées de sauvetage et dont celles annonçant son suicide s'écoulent avec un lyrisme enivrant et sincère.

Au fil du roman, Bruno Le Maire aura dressé des portraits saisissants, encadrant celui d'Horowitz, artiste hors-norme, égaré dans un monde auquel il était indifférent. Son génie le condamnait à l'intranquillité tout comme Rachmaninov dont il fut l'ami et Richter, le rival d'un autre continent. La disparition d'Horowitz, en 1989, symbolise celle de « l'Artiste » irrémédiablement perdu de l'Occident.

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