Audio, Musique de chambre et récital, Parutions

Le pèlerinage lisztien intime et intensément poétique de Roger Muraro

Plus de détails

Franz LIszt (1811-1886) : Les Années de Pèlerinage. Première année, la Suisse S.160 ; Deuxième année, l’Italie S.161 ; Troisième année, l’Italie S. 163. Supplément à la deuxième année Venezia e Napoli S.162. Roger Muraro, piano et harmonium (dans L’Angélus ! prière aux anges gardiens de la troisième année). 1 coffret de 3 CD Alpha Classics. Enregistrés en octobre 2023 au Studio Gepetto de Jugy. Notice de présentation de l’artiste en français, anglais et allemand. Durée totale : 120:51

Partager
 

En lisztien chevronné et assidu, nous offre une vision singulière, suprêmement maîtrisée, des Années de Pèlerinage de .

est associé, pour le mélomane passionné de piano, depuis de longues années à Olivier Messiaen (adoubé qu'il fut durant ses années d'apprentissage au CNSM de Paris par Yvonne Loriod, l'épouse du maître) ou à Ravel,  deux compositeurs dont il a fixé la somme pianistique au disque dans des interprétations de référence. Mais son répertoire est extrêmement large et va des classiques (Mozart ou Schubert) au piano le plus contemporain (Betsy Jolas, Gilles Tremblay), en passant par Albéniz ou Rachmaninov.

tient une place singulière dans son déjà long parcours : tout jeune virtuose il remportait en 1981 le concours de Parme dédié au compositeur, et depuis une trentaine d'années il est régulièrement revenu au disque comme à la scène aux œuvres du maître, permanent compagnon de son itinéraire artistique : aux Harmonies poétiques et religieuses publiées chez Accord dès 1994, répondait chez Decca dix-sept ans plus tard la transcription par le maître hongrois de la Symphonie fantastique de Berlioz, complétée par…. trois extraits de la première année de pèlerinage, déjà, et enfin une anthologie parue chez la Dolce Volta en 2015 (Liszt – le piano de demain) qui culminait en une vision suprême de la Sonate en si mineur.

Le pianiste relève un nouveau défi artistique avec une édition intégrale des trois Années de pèlerinage (et du supplément à la deuxième Venezia e Napoli). Près de trois heures de musique pour parcourir près d'un demi-siècle de création (depuis les premiers jets de la première année au gré de son « brouillon » l'Album d'un Voyageur au mitan des années 1830 jusqu'à l'ultime et très dépouillé Sursum Corda de 1882 parachevant le cycle). Par la compilation de souvenirs, par ses paysages suaves ou tourmentés, par ses nombreuses références artistiques (Raphaël, Michel-Ange) ou littéraires (Sénancour, Pétrarque, Dante), elles constituent pour l'interprète – et pour paraphraser lui-même –  un magnifique espace de liberté, parcours de part en part de la vie et l'œuvre du compositeur où le cheminement géographique n'est que métaphore d'une quête métaphysique sans cesse renouvelée. Peu à peu, l'expression rejoint un idéal de plus en plus dépouillé (les monodies du Sunt lacrymae rerum) où le silence se fait loi. Pour cet itinéraire, l'on peut compter ici sur une assez exceptionnelle prise de son de Martin Sauer, réalisée au studio Gepetto de Jugy, présente sans agressivité, et nimbant sans excès l'instrument d'une agréable et légère réverbération, en plein accord avec l'approche esthétique de l'interprète.

D'emblée, avec la Première année – la Suisse (1836-1855) et dès cette Chapelle de Guillaume Tell inaugurale, Roger Muraro nous saisit par la largeur du geste et la générosité de ton qui refuse la grandiloquence. L'imagination sonore (Au bord d'une source, Pastorale, ou Eglogue vraiment impalpables) est au pouvoir sous ces doigts inspirés, et se refuse tout effet de manche gratuit. L'Orage se veut ici bien plus une évocation des tumultes intérieurs qu'un circonstanciel déchaînement météorologique ou qu'un complexe exercice d'octaves. La Vallée d'Oberman comme le Mal du pays deviennent, au delà des notes et par le truchement d'un interprète inspiré maîtrisant parfaitement l'instrument, autant d'immatérielles évocations d'un mal-vivre, d'un spleen interrogateur, là où les Cloches de Genève se souviennent avec un bonheur indicible des arabesques nocturnes d'un Chopin dans une atmosphère raréfiée quasi irréelle.

La seconde année, la première des deux consacrées à l'Italie (1846-1849 pour l'essentiel) apparaît plus inégale d'interprétation et d'intention. Elle débute par un  délicieux et ensoleillé Sposalizio, véritable pastel sonore par les effets de sfumato d'un délicat toucher, là où Il penseroso, buriné à l'extrême, atteint des sommets de hiératisme interrogateur. La Canzonetta del Salvator Rosa, manque par contre d'ironie douce ou de gouaille spontanée. Mais, à l'opposé, Roger Muraro n'oublie pas, nimbant une approche littéraire, proche du texte, l'essentiel cantabile des trois sonnets de Pétrarque sublimes d'immatérialité amoureuse. Mais, hélas, manque sans doute – et délibérément – au fil de la Sonata quasi fantasia « Après une lecture de Dante » parfois bien timorée, la fiévreuse désespérance, notamment au gré des premières sulfureuses mesures et des accords liminaires, quand on se souvient des versions implacables de Claudio Arrau (Decca) ou Lazar Berman (DGG). Mais après cet exorde frisant le contre-sens, Muraro conçoit cette très vaste page telle une oraison, lente percée vers la lumière, où les pages les plus séraphiques sont les plus réussies, avant un retour péremptoire à l'effroi rebelle des ultimes pages, enfin dignement survoltées. De même le supplément de 1859 Venezia e Napoli, un rien timide, semble davantage réminiscences capricieuses et nostalgiques (la Tarentella finale) que pittoresque paraphrase rossinienne, malgré la chantante plasticité des lignes (Gondoliera).

C'est peut-être avec la troisième annéeplus secrète et  globalement bien plus pessimiste – que notre interprète touche vraiment à la quintessence lisztienne. Une première surprise vient des cet inaugural Angélus! Prière aux anges gardiens, conçu à l'origine selon le manuscrit pour un piano-mélodium (mixage d'un piano et d'un orgue dont il ne reste qu'un exemplaire conservé aujourd'hui) et joué ici à l'harmonium issu de la collection Maene (Muraro est assisté de Jean-Paul Fouchécourt pour la registration), ce qui confère une singulière aura mystique à cette page immatérielle. Le retour ici-bas n'en est que plus saisissant, avec les sombres et glaçants Aux cyprès de la Villa d'Este I et II, joués avec une noire déréliction bien de mise, et rappelant les deux futures Lugubres Gondoles, de 1882-83, par un sens de la progression dramatique, presque cagneuse. Même les célébrissimes Jeux d'eau à la villa d'Este, au-delà des prémices impressionnistes de leur jaillissement, libèrent par leur poésie de l'instant (et une souveraine main gauche !) une secrète mélancolie face aux affres du temps. C'est dans cet esprit, celui des larmes rentrées (le monacal Sunt lacrymae rerum en mode hongrois) et d'une intense réflexion sur la proximité de la mort (au fil de la Marche Funèbre égrenée sans aucun anecdotisme, ou encore au gré du Sursum Corda final à la spartiate religiosité) que se referme l'ensemble du cycle : l'approche abstraite, presque cubiste de Roger Muraro confère à ces ultimes pages dépouillées un halo prémonitoire d'une résolue intemporalité et d'une constante modernité.

Au total, voici une considérable somme hautement recommandable. Certes d'autres approches sont possibles : le symphonisme plus extraverti d'un Lazar Berman (DGG) ou plus échevelé d'un Louis Lortie (Chandos), les ambiances plus diversifiées sous les doigts d'un Michael Korstick (Cpo) ou d'un Bertrand Chamayou assez extraverti (Naïve), ou au contraire la retenue presque monacale d'un Nicholas Angelich, délibérément lent (interprète dont Muraro se rapproche le plus), sans oublier bien entendu les deux versions historiques, très pondérées d'un Aldo Ciccolini malheureusement assez mal enregistrées, sans oublier certaines éditions parcellaires (Alfred Brendel après deux premières années intégrales de haut vol, livra seulement des extraits de la troisième, Wilhelm Kempff ne nous laisse que la seule deuxième année, sans son supplément).

Mais voilà une saisissante interprétation, d'une remarquable sincérité de ton dans son approche contemplative plus que narrative des deux premières années, et d'une constante réussite au gré de la difficile et austère troisième année.

(Visited 239 times, 1 visits today)
Partager

Plus de détails

Franz LIszt (1811-1886) : Les Années de Pèlerinage. Première année, la Suisse S.160 ; Deuxième année, l’Italie S.161 ; Troisième année, l’Italie S. 163. Supplément à la deuxième année Venezia e Napoli S.162. Roger Muraro, piano et harmonium (dans L’Angélus ! prière aux anges gardiens de la troisième année). 1 coffret de 3 CD Alpha Classics. Enregistrés en octobre 2023 au Studio Gepetto de Jugy. Notice de présentation de l’artiste en français, anglais et allemand. Durée totale : 120:51

Partager
 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.