Benjamin Millepied signe un Casse-Noisette de poche à La Seine musicale
Vingt ans après l'avoir créé pour le Ballet du Grand Théâtre de Genève, Benjamin Millepied reprend son Casse-Noisette pour le Ballet de l'Opéra de Nice. Une version joliment design, mais aussi très laborieuse.
Lorsque le rideau se lève, la petite maison de Casse-Noisette fait grande impression. Voilà donc un superbe design, très sobre, très mode. Une vision minimaliste et abstraite très XXᵉ siècle, totalement à rebours du livret initial de Marius Petipa à la création de 1892, dont l'action se déroule au XIXᵉ, dans les salons chics de la famille Stahlbaum, à Nuremberg, la cité phare des casse-noisettes.
Rien d'ancien, donc, dans cette version de Benjamin Millepied, conçue il y a déjà 20 ans et légèrement reconfigurée cette année pour le Ballet de l'Opéra de Nice. Et pas vraiment de traces d'une soirée de Noël, puisque même le sapin est un simple cône vert sans guirlande. Pas de costumes d'époque, non plus. Juste une minuscule maison de type Playmobil, signée de l'illustrateur Paul Cox, avec des cubes Ikea à l'intérieur, et dont on comprend qu'il s'agit d'un chalet à la montagne mais aussi, pourquoi pas, du monde intérieur de la petite Clara qui se serait glissée dans sa propre maison de poupées.
Seulement voilà : une très belle idée de décors et de design sublimés par d'excellents costumes stylisés années 50 fait-elle un bon ballet ? C'est là que l'écueil pointe le bout de son chausson. Car Benjamin Millepied s'est arrêté au milieu du gué : en transposant radicalement les lieux et l'époque, il fait acte de relecture. Mais en prônant une vision minimaliste des choses tout en restant fidèle au narratif du livret conçu par Marius Petipa, il édulcore totalement ce dernier, et n'arrive pas à garder une ligne directrice jusqu'au bout.
Ici, dans une volonté sans doute soucieuse de laïcité, nous ne sommes plus un soir de Noël (et pourquoi pas ?), mais nous assistons à une simple soirée entre amis dans un chalet de montagne. La preuve ? Les invités arrivent, fort joliment d'ailleurs, en ski de fond, raquettes ou luge. L'image fait penser aux subtils dessins de Samivel. Mais alors, pourquoi en repartent-ils… à pied ? S'ils sont arrivés… à ski ?
En s'abstenant de contextualiser résolument son histoire une nuit de Noël, Benjamin Millepied affadit l'univers de son ballet. Car c'est justement dans le livret du ballet (et du conte d'Hoffmann initial), dans cette dichotomie entre la joie de Noël et le cauchemar de la nuit qui s'ensuit, dans ce rêve de visions et de transformations fantastiques de ses héros du soir, que se trouve toute la force du drame que vit la petite Clara, drame qui devient prétexte à l'apprentissage de la vie, et la conduit à grandir avec sa poupée casse-noisette.
La poupée, justement, n'est plus un casse-noisette traditionnel, avec sa bouille touchante de vieux soldat aux cheveux blancs mais un grand jouet en plastique doté d'une laide face de grenouille vert pomme, sorte de réminiscence flashy du Muppet Show. Pas de quoi s'enticher de ce jouet si peu poétique ! Et qui ne risque pas de se transformer en homme charmant ! La poésie est d'ailleurs ce qui fait défaut à ce premier acte pas toujours très clair. Drosselmeyer, l'homme qui vient offrir ce jouet, n'est plus un homme fantasque et inquiétant à la fois, c'est Ernst Theodor Amadeus Hoffmann lui-même (l'auteur du conte Casse-Noisette) habillé en redingote noire 18ème, catogan et grand chapeau noir, flanqué de son neveu, comme dans le conte initial. Un beau personnage visuellement parlant, mais qui surgit dans ce chalet sans que l'on comprenne vraiment pourquoi. On a déjà rencontré cette silhouette car c'est elle qui arrive au plateau dès la scène d'ouverture, écrivant le titre du ballet sur le rideau de scène, avec une palette graphique dont le stylet est une plume. Hoffmann surgit donc ensuite dans sa propre histoire, sans tambour ni trompette, sans effets de lumière non plus, alors que la musique, à cet instant, est là pour nous annoncer une venue aussi inattendue qu'effrayante. Comme si le chorégraphe, qui nous montre un acte tout en lumières plein feux, n'osait pas jouer sur la dimension inquiétante et fantastique de la situation.
De même, la bataille des rats, éclairée plein feux, devient une petite danse de rats géants, remontés grâce à leur clef à molette et finalement très gentils, voire comiques. Le roi des rats, habillé d'une robe de nuit, n'a plus rien non plus d'effrayant. Quant au sapin qui grandit démesurément sur une page musicale sublime, c'est Hoffmann lui-même qui le dessine avec cette même et répétitive palette graphique, ce qui n'est plus vraiment poétique. A l'inverse, comme chez Balanchine, c'est le mobilier qui grandit, et la petite Clara, curieusement encore, ne semble nullement effrayée à la vue de ces immenses chaises et table. Autre effet manquant : la transformation du petit casse-noisette en prince charmant. A cet instant, Hoffmann cache Clara et le petit soldat dans une grande boîte. Le spectateur s'attend alors à leurs réapparitions, incarnés par des danseurs adultes, comme dans toutes les versions, mais là… rien ! Sur le sublime solo de harpe, on revient à Hoffmann en train d'écrire sur le rideau de scène… Avant que n'arrivent alors les parents dansant amoureusement en pyjama. Comme si Benjamin Millepied, là encore, bloqué par son concept de « cartoon », s'empêchait de concevoir un tableau plein d'émotion et de poésie.
Les limites de ce premier acte, à la danse pourtant assez musicale et souvent amusante, tiennent aussi à son choix de faire « danser » Clara et le casse-noisette par des enfants. On sait que c'est ce que l'on a reproché à Petipa et Ivanov à la création de 1892 : d'avoir fait un ballet d'enfants trop peu dansé. Benjamin Millepied a sans doute voulu rendre ici hommage à Balanchine, dont il a beaucoup dansé au New York City Ballet son iconique version, qui fait « incarner » ces deux rôles par des enfants. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, cela devient vite lassant de voir évoluer des enfants omniprésents qui dansent ce qu'ils peuvent, quand bien même on aura apprécié leur silhouette d'Harry Potter et de « Mercredi », la petite héroïne aux nattes noires de « La famille Addams ».
Une fois la place laissée aux parents, vient alors la valse des flocons qui, pour le coup, est très réussie. Parce que les costumes (une longue jupe blanche tournoyante en mode Cyd Charisse dans « Tous en scène ») sont très dansants, parce que le chorégraphe en a fait une danse joyeuse pour filles et pour garçons, ce qui est une belle idée.
Le spectacle nous transporte alors dans un autre pays, celui d'un monde inversé, où petite Clara et petit Casse-noisette sont les rois du monde, perchés sur le chalet qui s'est totalement renversé, telle une boule de neige que l'on a bien agité. Les enfants sont alors assis sur ce qui fait désormais office de bateau. Si l'on ne connaît pas le ballet initial, on ne sait pas très bien pourquoi on amène des tas de gâteaux, mais en tout cas, la fête est à venir, en l'honneur de ces deux enfants à qui l'on ne peut rien refuser.
Ce deuxième acte, qui suit presque scrupuleusement le livret initial, est assez réussi. Seuls (un peu trop d'ailleurs, mais il n'y a que 23 danseurs pour tout le spectacle), les deux enfants vont faire tourner une mappemonde (belle idée) pour pointer un pays dont ils vont voir une danse. Défilent alors une très réussie danse espagnole en mode toréador, une danse arabe – plutôt anodine – pour trois filles, une jolie danse russe en mode kolkhoze pour deux garçons et une fille (ce qui est inhabituel), un trio de filles pour la danse chinoise et la danse gigogne dans un solo pour fille faussement drôle. La valse des fleurs est dansée par seulement cinq couples de jardiniers, alors que Tchaïkovski l'avait composée pour faire danser… 36 couples.
Enfin, le grand pas de deux final tant attendu, est ici dansé par un couple que l'on ne reconnaît pas bien, et dont on a exfiltré les deux variations solo (le solo de la fée Dragée arrivant – sans raison – dès le début de l'acte) ce qui est bien dommage. Et le final devient, là aussi, un final un peu léger au niveau des effectifs.
De tout cela, il résulte un Casse-Noisette de poche qui aurait davantage sa place sur un plateau plus petit que celui de la Seine Musicale, mené sur une partition musicale très retravaillée, aux tempis souvent très surprenants, et dansé par une troupe d'artistes du Ballet de l'Opéra de Nice qui en veulent, se donnent à fond, mais ne peuvent faire plus que ce qu'on leur a donné « à manger ».
dits photographiques : © Valentin Folliet
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