Cendrillon de Pauline Viardot revisité et réjouissant
L'opéra de salon Cendrillon, composé en 1904 par Pauline Viardot, traverse le temps sans encombre pour parvenir à nos oreilles et à nos yeux dans une version actualisée, vivifiée par l'adaptation musicale de Jérémie Arcache, la réécriture et la mise en scène de David Lescot.

Un petit ensemble de quatre musiciens remplace l'instrumentation première au piano seul de Pauline Viardot : le piano et le clavier électrique de Biancha Chillemi, directrice musicale, le violoncelle de Marwane Champ, les clarinettes de Vincent Lochet et les percussions de Valentin Dubois. Ces musiciens polyvalents, dont l'ouverture à de nombreux univers musicaux est évidente, jouent sur le plateau au milieu des chanteuses et chanteurs, s'animant tour à tour dans les tableaux d'un salon aristocratique, sur lesquels des images sont aussi projetées, ou au milieu d'une salle de bal. Jérémie Arcache permet à la partition de Pauline Viardot de trouver de nouveaux équilibres en embrassant tout un panel de sonorités tour à tour sensuelles, loufoques, électriques ou bruitistes. L'adaptation ne se refuse ni anachronismes ni emprunts. On y croise entre autres Prokofiev, Saint-Saëns, Mozart, quelques zestes de rock et de jazz.
Lors du bal du deuxième acte, Cendrillon séduit le prince et l'assemblée, avec une réjouissante version de Stripsody, cette œuvre d'avant-garde composée en 1966 par Cathy Berberian, qui repose entièrement sur les onomatopées parsemant les bandes dessinées de sa partition graphique. Au-delà de ce judicieux clin d'œil à une autre compositrice-chanteuse, la soprano Apolline Raï-Westphal, dans le rôle du personnage principal, offre une irrésistible interprétation, tant vocale que théâtrale, par sa vivacité, son assurance et sa virtuosité. Les sept chanteurs et chanteuses qui constituent la distribution de cet opéra de salon sont par ailleurs tous convaincants, ils jouent juste et leurs voix sont belles. Nous apprécions tout particulièrement le lyrisme enthousiaste et la pétillance de la soprano Lila Dufy dans le rôle de la fée, le duo complémentaire des deux horribles sœurs Maguelonne et Armelinde, incarnées par la soprano Clarisse Dalles et la mezzo-soprano Romie Estèves. L'interprétation vocale d'Olivier Naveau dans le rôle de leur père, le Baron de Pictordu, ne démérite pas en apportant un parfum Belle Époque à l'ensemble, délicieusement suranné, entre caf' conc' et opérette.
Si les chants originaux ont été conservés, les passages théâtraux ont été revus et actualisés, souvent sous la forme du mélodrame. Dans cette version modernisée par la réécriture de David Lescot, un fait indéniable éclate aux oreilles : Pauline Viardot était une grande compositrice lyrique. Du fait de sa carrière exceptionnelle, elle connaissait les moindres secrets de l'émotion vocale. Ce plongeon dans la mélodie de salon de la Belle Époque, associée à des sonorités modernes et à une mise-en-scène dynamique, parfois aux frontières de la comédie musicale et de la revue de music-hall (le grand escalier de la salle de bal !), apporte joie et ravissement. Les classiques du conte de Charles Perrault, intervention féérique, citrouille, bal princier et pantoufle de vair sont bien présents, enrichis de nombreux détails comiques et surlignés par la gestuelle associée aux traits de caractère grotesques des personnages, outre la pure Cendrillon. C'est un spectacle pour tous les âges qui décoiffe un peu, pour notre plus grand plaisir, une leçon magistrale sur la manière de faire (re)vivre au présent une œuvre quasiment oubliée par l'histoire, plus de cent vingt ans après sa création.
Nouvelle production du collectif la Co[opéra]tive, coproduite par plusieurs scènes (73 dates), cette Cendrillon vue en ce début d'année au Théâtre de Morlaix, est en tournée dans toute la France jusqu'en avril.
Crédit photographique © Christophe Raynaud De Lage
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