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Cendrillon ou la fée du Rhin

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Mulhouse. Opéra National du Rhin, Mulhouse, La Filature. 23.III.03. Jules Massenet : Cendrillon. Cassandre Berthon, Bradley Williams, Eléonore Marguerre, Jeannette Fischer, Katri Paukkunen, Susannah Self, Alain Fondary, René Schirrer. Orchestre Symphonique de Mulhouse, Chœurs de l’Opéra national du Rhin. Direction musicale : Cyril Diederich. Mise en scène et chorégraphie : Renaud Doucet.

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Une réjouissante production de la Cendrillon de proposée par l’Opéra du Rhin nous convie à une parade ensoleillée de printemps. Ce curieux opéra mi-seria, mi-buffa est bien mésestimé en France. Conte de fées certes, mais en aucun cas un divertissement léger ou une fable enfantine. Il s’agit plutôt d’une parabole initiatique narrant l’ivresse d’une métamorphose : celle d’une enfant timide, rêveuse, réduite aux tâches ancillaires dans une maison de fous – asservie par une famille recomposée (en dépit d’un père biologique attentif, mais dépassé par le pouvoir matriarcal) – qui apprend à s’émanciper et à exercer son droit à disposer d’elle-même en écoutant son cœur.

La mise en scène de est délicieusement kitsch, glamour, excessivement colorée, interprétée au dixième degré. Une relecture radicalement dépoussiérée du chef-d’œuvre de Perrault, transposant habilement l’argument dans l’Amérique profonde des années 1950. Si la Muse sort d’un tonneau, Lucette alias Cendrillon (petit grillon du foyer) surgit, elle, du four, merveille technologique de la ménagère américaine « middle class ». Elle est pourvue d’une paire de gants Mapa avec laquelle elle vient visiblement de briquer soigneusement ledit four. D’ailleurs, le premier acte représente une cuisine d’époque, rose bonbon, ripolinée, avec grille-pain, réfrigérateur géant dernier cri, meubles encastrés ultramodernes. Les clins d’œil satiriques et les références abondent. On se croirait dans l’univers snobinard croqué par Tati dans Mon Oncle. Le génie corrosif de Tim Burton, trublion d’Hollywood, pointe son nez ; on pense ici à son poétique et atypique film Edouard aux mains d’argent. Allusion flagrante aussi aux mondes magiques de Lewis Caroll, de Walt Disney – Alice aux pays des merveilles, Peter Pan – à la tribu des Simpson ou encore aux Pieds Nickelés.

Madame de la Haltière et ses midinettes de filles décervelées, forment une famille pittoresque de « beaufs » engoncée dans sa médiocrité bassement matérialiste. Créatures obnubilées uniquement par un statut social confortable, la comédie du paraître et le sens des convenances. Les couleurs criardes : bariolées, vertes, rouges, bleu éclatant et jaune canari, appartiennent à l’imaginaire fécond d’Almodovar ! Tout juste si ces dames ne lisent pas sur scène Gala, Jeune et Jolie, Point de vue Images du Monde, ou consultent « le coin des filles » sur un portail Internet grand public ! La résidence princière évoque une célébrissime Principauté sise sur un rocher qui défraye régulièrement la chronique mondaine de la presse « people ». Relecture pétaradante donc, qui ne trahit jamais l’ouvrage de Massenet. L’on assiste à un vivifiant festival de bonne humeur, d’humour dévastateur. La dimension fantastico-féerique, la tendresse infinie (communiquée par l’aura du personnage principal), l’émotion sincère, la gravité même sont ici parfaitement équilibrées, sans superflu ni sentimentalisme. En outre, l’honneur est sauf, car la fameuse pantoufle de vair n’est pas remplacée par une vulgaire « santiag » !

Quant à la musique, elle n’est jamais sacrifiée à la douce folie qui règne sur le plateau. Sous une apparente simplicité, le compositeur a tissé une extravagante comédie musicale, vaporeuse, visionnaire, d’une rare richesse mélodique et instrumentale. EIle déploie un lyrisme stellaire, scintillant qui s’inscrit dans le prestigieux sillage d’Escarmonde, anticipe les opus plus tardifs tels Don Quichotte, Amadis, voire Cléopâtre, le testament du compositeur. Les scènes de féerie sont dominées par les volutes stratosphériques de la fée – avec miroitement de célesta, harpe, glockenspiel, flûte… Le tout, ponctué par les interventions irréelles du chœur en coulisse au cours du deuxième tableau du troisième acte, ce qui constitue un envoûtant climat de « science fiction opératique » ou de « Heroïc Fantasy ». Le très alerte prélude de l’œuvre pourrait avoir été conçu par Tchaïkovski, alors que certaines phrases mélodiques du premier air de Cendrillon contiennent en gésine Luonnotar de Sibelius, voire aux Océanides. Les duos paroxystiques entre le Prince et Cendrillon annoncent les déferlements straussiens du Chevalier à la rose.

La direction aérienne, voluptueuse et scrupuleuse de met en relief les moindres replis d’une étoffe lumineuse d’inspiration néo-mozartienne. Les pupitres solistes sont irréprochables, notamment le hautbois, qui s’enroule autour de la douce mélodie de Cendrillon lors de sa confrontation avec le Prince. Le chef souligne l’auto pastiche, avec des réminiscences de certains motifs de danse échappés de Manon à l’acte du Cours la Reine lorsque la marâtre et les sœurs de Cendrillon rivalisent d’élégance avant le bal ; ainsi que les savantes tournures archaïsantes post-lullyennes du premier acte. Autre point positif, le ballet-pantomime du II, souvent mutilé, est ici intégral.

Dans le rôle-titre, la prestation de , soprano lyrique à la silhouette frêle, est exemplaire. Si la voix n’est pas immense – avec quelques fêlures dans l’extrême aigu -, ces défauts infimes deviennent autant d’atouts dramatiques, qu’en musicienne accomplie elle exploite pour incarner un personnage naïf, frais, pur, à mi-chemin entre l’enfance victime de maltraitance et une entrée douloureuse dans la sphère viciée des adultes. Sa ligne de chant est un modèle de grâce et de raffinement.

Dans les périlleuses acrobaties d’une tessiture impossible, cocktail explosif d’étourdissantes coloratures, cascades de vocalises, salve de trilles, notes piquées à la Philine, Eléonore Marguerre s’acquitte de son marathon vocal avec une agilité stupéfiante. Elle est traitée en espiègle fée Clochette aux allures de Myrna Loy. Le rôle aurait été prévu initialement pour l’égérie du musicien, Sibyl Sanderson, créatrice de Thaïs et d’Esclarmonde, dont la voix couvrait trois octaves. Trio désopilant de Madame de la Haltière, flanquée de ses deux gourdes de filles, qui en font des tonnes : concert de mimiques, grimaces et déhanchements. Du grand art burlesque, entre les Vamps et les Marx Brothers. Seul bémol, le Prince Charmant, gêné aux entournures par la langue française. Aigu délavé, rêche, un timbre grisâtre privé de toute projection.

Une Cendrillon peut en cacher une autre : après l’éblouissante Cenerentola à Paris et cette suave Cendrillon mulhousienne, il serait particulièrement intéressant qu’une scène parisienne soumît à ses mélomanes la partition méconnue écrite sur ce thème par la compositrice et donnée en région parisienne voilà moins d’un lustre.

Crédit photographique : Alain Kaiser

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Mulhouse. Opéra National du Rhin, Mulhouse, La Filature. 23.III.03. Jules Massenet : Cendrillon. Cassandre Berthon, Bradley Williams, Eléonore Marguerre, Jeannette Fischer, Katri Paukkunen, Susannah Self, Alain Fondary, René Schirrer. Orchestre Symphonique de Mulhouse, Chœurs de l’Opéra national du Rhin. Direction musicale : Cyril Diederich. Mise en scène et chorégraphie : Renaud Doucet.

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