Un Bach tout en nuances avec le violoncelle d’Anastasia Kobekina
Jeune violoncelliste russe, Anastasia Kobekina propose ici son huitième enregistrement, consacré aux Suites de Bach. Une version fascinante, par sa déclamation et ses climats contrastés, portés par les sonorités chaudes et sensibles de trois violoncelles historiques.

Dans une discographie plus qu'abondante, voici une nouvelle version qui ne manquera pas d'attirer l'oreille de l'auditeur averti, tant par son originalité que par son interprétation ancrée dans une vision baroque assumée. Anastasia Kobekina a choisi d'utiliser pas moins de trois violoncelles historiques dont deux sortis de l'atelier de lutherie d'Antonio Stadivari ainsi que cinq archets baroques et un jeu de 13 cordes en boyaux. le troisième violoncelle, « piccolo », se fait entendre dans la Suite n° 6. Au-delà de l'aspect purement informé, la vision que propose la jeune artiste apporte une rhétorique puissante sur ces textes, où chaque danse raconte une histoire, la murmure ou la déclame haut et fort.
Dès la Suite n° 1 en sol majeur on remarque le diapason est calé à 415 Hz soit un demi-ton plus bas que le diapason moderne. De nombreux violoncellistes jouant sur instruments anciens adoptent cet accord jusqu'à descendre parfois un ton plus bas, comme l'avait proposé Peter Wispelwey en 2012 (EPR Classic). Le diapason ancien renforce cette impression de chaleur et d'intériorité d'un instrument de tessiture grave, à la fois mélodique dans ses dessus et harmonique dans ses basses. Anastasia Kobekina offre dans ces pages sa spontanéité et la fougue de la jeunesse. On remarque tout au long des 24 pièces qui constituent le recueil de ces suites, la volonté de rendre souple la ligne musicale, au travers de nuances piano, forte, échos et effets de crescendos et decrescendos.
On note combien Bach avait cassé le moule quelque peu rigide des règles musicales d'alors en matière de dynamique. L'aspect vocal, voire orchestral se révèle ici de manière magique, sur un instrument de type monodique. Avec Anastasia Kobekina, chaque note est chantée, ce qui rend son écoute harmonieuse et pénétrante, comme jadis Pierre Fournier (DGG) l'avait montré dans un autre style. La prise de son d'un parfait équilibre permet de savourer toutes les subtilités de l'instrument et de l'engagement de l'artiste, à l'âme dionysiaque.
Egalement passionnée de photographie, le regard de la violoncelliste est intense. On la voit sur la pochette avec en main un appareil photo professionnel et son violoncelle, toujours proche d'elle. Quelques photos noir et blanc de sa main ornent avec finesse son album.
Il est clair que cet album est une étape importante dans la carrière de la musicienne, elle qui fut primée au concours Tchaïkovski en 2019 et qui mène une carrière internationale, recevant en 2024 le prix Leonard Bernstein. Grâce à elle, « l'Everest » du violoncelle se pare d'une vision nouvelle et très personnelle, Bach n'étant jamais tout à fait le même à chaque audition, jusqu'à nous faire penser que nous écoutons parfois l'une de ses œuvres comme la toute première fois.












