Éclatant dans Pygmalion de Rameau, Reinoud van Mechelen ressuscite le ballet Zémide de Pierre Iso
Il est naturel que Reinoud van Mechelen, considéré comme la meilleure haute-contre actuelle, s'approprie le rôle-titre de l'acte de ballet Pygmalion, que Rameau composa en 1748, pour Pierre Jéliote, alors au faîte de sa gloire.

La légende du sculpteur tombé amoureux de son œuvre est tirée des Métamorphoses d'Ovide, et Rameau fit réviser une entrée d'un livret ancien d'Antoine Houdar de la Motte Le Triomphe des Arts, par Sylvain Ballot de Sauvot. L'intrigue se resserre autour d'un nombre réduit de personnages, Pygmalion, Céphise, la statue et l'Amour, laissant une place considérable au chant et à la danse.
Par sa virtuosité vocale et sa sophistication, l'ouvrage demeure une pièce de choix pour les hautes-contre d'aujourd'hui. Malgré le long purgatoire qu'a connu Rameau dans le goût du public, cet acte de ballet a toujours été considéré comme l'une de ses partitions les plus populaires, mettant immédiatement en valeur cette tessiture bien française et ponctuée de danses. Avec Castor et Pollux, Pygmalion est l'ouvrage de Rameau qui fut représenté le plus tardivement sur la scène lytique française, même après la réforme engagée par Glück en 1774, qui modifia l'esthétique de l'opéra.
À l'époque de la création, l'attention du public se portait plus encore sur le rôle de la statue, confié à une danseuse, qui devait aussi être capable de chanter. Dans le présent enregistrement, l'excellente Virginie Thomas y fait merveille avec humanité et majesté, possédant des accents d'une belle fraîcheur dans le réveil de la statue. Ses phrasés touchants aux aigus ronds et brillants, montrent une souplesse remarquable. Quant à elle, Gwendoline Blondeel incarne un amour rayonnant et discrètement espiègle.
Reinoud Van Mechelen brille en Pygmalion omniprésent, avec son timbre velouté, des aigus radieux et des harmoniques graves, selon une large amplitude vocale. Nous apprécions vivement sa direction vivante et balancée, qui s'impose dans les danses d'un grand naturel. Formé de vingt-trois musiciens, l'orchestre brille de tous ses feux avec notamment un pupitre de flûtes très présent, admirablement mené par Anna Besson.
Une étonnante découverte
Complétant ce Pygmalion bien familier, le rare acte de ballet Zémide de Pierre Iso, musicien quasiment inconnu, constitue la belle surprise de l'album. On ne sait que peu de choses de ce compositeur, qui fut maître de musique à l'Académie de Moulins, et qui, arrivé à Paris en 1742, se fait connaître dans le genre du grand motet et de la cantatille, jusqu'à ce que son Benedic anima mea soit joué à la chapelle royale lors de la messe du roi. Il prit parti pour la musique française dans la Querelle des Bouffons et deux de ses ouvrages en un acte furent joués à l'opéra : Phaétuse et Zémide. Le faible nombre des partitions de ce « petit maître » révèle un musicien en phase avec les goûts de son époque, désireux de plaire et de surprendre. Son style s'apparentant à celui de Rameau, de Royer ou de Mondonville, montre une personnalité affirmée. Le livret de pure fiction, qui ne s'inspire d'aucun mythe antique, célèbre le pouvoir de l'amour. Par ruse, l'Amour s'attache à donner une leçon à la froide Zémide, qui se refuse au tendre Phasis et il triomphe naturellement, après s'être laissé enchaîné par la reine de Scyros. La musique présente une harmonie riche, souvent surprenante, avec des figures d'accompagnement originales et des textures orchestrales variées. Malgré un sens théâtral séduisant, une inventivité foisonnante, des mouvement virevoltants et des danses inspirées, le ballet d'Iso peina cependant à convaincre un public attiré par la nouveauté stylistique des maîtres italiens. Il fut vite considéré comme démodé et n'obtint que dix-sept représentations.
En Céphise, puis en Zémide, Ema Nikolovska possède un sens achevé de la dramaturgie avec une voix claire et charnue aux beaux aigus. Gwendoline Blondeel s'épanouit pleinement dans le rôle de l'Amour malicieux, parfaitement rompue au style, qu'elle magnifie de sa voix opulente à l'impressionnante longueur de souffle. Le Phasis de Philippe Estèphe séduit par son aisance, ses riches harmoniques et sa prononciation d'une grande clarté. Enfin, malgré ses rares interventions, le chœur de chambre de Namur est égal à sa réputation d'excellence : belle homogénéité, des articulations précises et compréhension totale du texte.
Une réalisation d'une belle probité, dans le plein esprit que Reinoud van Mechelen a voulu donner à son ensemble A Nocte Temporis, à savoir la redécouverte d'ouvrages méconnus. Enfin, comme à l'accoutumée chez Château de Versailles Spectacles, la présentation du digipack est des plus soignées avec une passionnante notice signée de Benoît Dratwicki.









