À Présences, une journée de clôture avec Georges Aperghis toujours bien présent
Directeur artistique de Présences, Pierre Charvet est venu sur scène rappeler les bénéfices du partenariat qui s'est noué depuis quelques années entre le festival et le Conservatoire National Supérieur de Musique (CNSM) de Paris, entretenant, au sein de la manifestation, la porosité entre création et transmission.

Ils sont détenteurs d'un master instrumental et viennent se frotter à l'écriture contemporaine durant deux années au CNSM de Paris pour parfaire leurs études. Les musiciens de l'ensemble NEXT sont sur la scène de l'Auditorium et sous la direction de Sébastien Boin, pour servir la musique de leurs camarades compositeurs et celle des maîtres, Berio et Aperghis.
Wild Romance (2013) de Georges Aperghis invite aux côtés des musiciens la soprano Angèle Chemin, autre égérie aperghienne entendue au début de ce festival dans Tingle Tangle. Concernant Wilde Romance, le compositeur parle de liens tissés entre la voix sollicitée dans les aigus de sa tessiture et une écriture instrumentale très fouillée, qui joue le rôle de « révélateur » du matériau vocal. À Sébastien Boin la tâche bien assumée d'instaurer l'équilibre fragile entre l'ensemble et la chanteuse dont l'abattage scénique, la virtuosité vocale et l'engagement font merveille.
Le compositeur tunisien Jawher Matmati est un ancien élève du CNSM. Pic/Cells (mot valise contractant picture et cellule), décline cinq mouvements soit l'évocation sonore de cinq paysages urbains inspirés des Villes invisibles d'Italo Calvino. L'écriture ciselée, les timbres rares et la transparence des textures sont restitués avec beaucoup de finesse par les musiciens et leur chef dont la souplesse du geste se ressent jusqu'aux bouts des doigts. De Félix Roth, terminant son cursus de composition dans la classe de Frédéric Durieux, Engrenages, écrit dans le dispositif instrumental des Folk Songs de Berio (la harpe est néanmoins préparée), intrigue, balançant entre organicité du matériau et rupture de ton, cellules fonctionnant en boucles et gestes brusques qui strient l'espace : un petit théâtre de sons qui entretient le mystère.
Rayonnante, la soprano Angèle Chemin revient pour chanter les Folk Songs (1964) de Berio dont les surtitres s'affichent en fond de scène. Franco-britannique, la chanteuse confère à la langue anglaise des deux premières chansons couleurs et sensualité, cherchant ensuite un timbre plus laryngé (A la femminisca, Malorous qu'o un fenno) ou un vibrato plus contrôlé (Rossignolet du bois). Le gosier est réactif dans Ballo chanté à la vitesse souhaitée, Angèle Chemin trouvant encore d'autres nuances et une belle intériorité dans Motettu de tristura. Si l'œuvre est revenue plus d'une dizaine de fois à l'affiche des concerts du centenaire Berio, force est de constater qu'Angèle Chemin a su raviver le plaisir de l'écoute, en parfaite complicité avec le chef et ses jeunes et talentueux musiciens.
En clôture, le « National » en majesté
Dans l'Auditorium, toujours, c'est un orchestre « par 4 », celui du « National » dirigé par son chef Cristian Măcelaru qui est convié pour le concert de clôture du festival où s'affichent aux côtés des œuvres en création française de Georges Aperghis, deux premières mondiales.

Dans la série des huit Études pour orchestre (2012-2023) écrites à ce jour par Georges Aperghis, les III et V figurent en début de programme, des pièces relativement courtes qui abordent, à partir de 2012, un terrain encore peu investi par le compositeur qui ne se sentait guère tenté par la masse orchestrale. L'opposition entre temps pulsé et temps lisse dans l'Étude III, semble nous préparer à l'écoute du Concerto pour accordéon à venir. On y entend également les reliefs sonores entre regroupement (tutti) et dispersion, ces « bavardages » des cordes très aperghiennes aux textures légères. L'écriture de la V défie toutes les habitudes de la phalange symphonique traditionnelle et donne à mesurer la singularité d'un style. Le compositeur y fait éclater l'espace sonore en une multitudes de fragments, un vitrail multicolore et un challenge pour l'orchestre et son chef qui jouent pleinement le jeu.
Le violoniste Christian Tetzlaff est sur le devant de la scène dans le nouveau Concerto pour violon − il en a déjà écrit un − d'Ondřej Adámek, Thin Ice (« Glace fine »). La pièce dessine une trajectoire en quatre mouvements enchaînés entre violon tzigane survolté et profondeur de l'introspection. La « mise à feu » inaugurale impressionne, tout comme les ponctuations musclées de l'orchestre lorsque le violoniste, comme électrisé (Eruptive joy), fait valoir son archet virtuose. L'idée du compositeur est de démultiplier le geste du soliste au sein de l'orchestre comme il le fait également au centre de l'œuvre (Suffocating Introspection) où la matière bruitée du violon est répercutée par les instruments qui l'entourent. Le mouvement III (Illusion of freedom) laisse apprécier la patte de l'orchestrateur et la plasticité d'une écriture qui semble souvent portée par le phénomène naturel de la respiration. La chute finale rappelle d'ailleurs avec humour le relâchement de son « Airmachine », un aérophone à membrane à latex dont il est l'inventeur.
Très attendue, Innsmouth, la partition d'orchestre de Sofia Avramidou, qui ne s'est pas encore beaucoup frottée à la matière orchestrale, ne déçoit pas (lire notre entretien). La pièce est inspirée par la nouvelle éponyme de Lovecraft dont la compositrice retient certaines images fortes − « le sinistre clocher décapité d'une ancienne église », par exemple − qui conduisent la dramaturgie sonore : la résonance inquiétante d'une cloche qui traverse la partition, l'hybridation des sources (le chant des instrumentistes dans leur tuyau) et le travail tout en finesse sur le timbre (le morphing de la plaque métal que manipule Florent Jodelet) sont autant de morphologies sonores qui plongent l'écoute dans ce monde d'étrangeté où l'émergence d'un chant lointain confronte sa courbe sensuelle aux aspérités d'une matière très éruptive.

Riche idée d'associer l'accordéon, instrument privé de résonance, à l'orgue qui va lui servir d'amplification. C'est le dispositif qu'a choisi Georges Aperghis pour son Concerto pour accordéon (2015) invitant sur scène la jeune organiste Alma Bettencourt et l'accordéoniste Jean-Étienne Sotty. Si le discours procède toujours par appositions de « tesselles » de couleurs, dans l'idée d'une « forme mosaïque », Aperghis joue également de l'opposition entre temps lisse (les longues fréquences de l'orgue dans le prolongement de l'accordéon) et le temps strié, mettant à contribution le riche set de percussions où dominent la profondeur des peaux et le mordant des bois. Aperghis modifie sans cesse son espace sonore, jouant avec les registres, les dynamiques, les masses sonores (solistes contre tutti), l'accordéon entrant parfois en conversation avec le piccolo ou le violon quand le pédalier de l'orgue alterne avec le fouillis des bois. La manière est virtuose, laissant en alerte les instrumentistes comme les auditeurs. Il importe souvent à Aperghis de mettre un point final un rien humoristique à son discours : la ponctuation est ici poétique, confondant les fréquences aiguës de l'orgue et de l'accordéon avec le son fragile du premier violon qui les relaie en pointillé.
Virtuose autant que celui de ses musiciens, le geste de Cristian Măcelaru, fait merveille, souple et d'une maîtrise impressionnante pour assumer les exigences d'une écriture aussi singulière que visionnaire.
Crédit photographique : © Christophe Abramowitz
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