L’homme qui aimait les chiens de Fiszbein sur le plateau de l’Athénée
Avec L'homme qui aimait les chiens, créé au théâtre de Caen en janvier dernier, le compositeur argentin Fernando Fiszbein signe son troisième opéra et poursuit son compagnonnage fécond avec le metteur en scène Jacques Osinski et le vidéaste Yann Chapotel.

Tiré des 600 pages du roman du Cubain Leonardo Padura (2009, traduit en français en 2011), le livret de l'actrice et réalisatrice Agnès Jaoui, mêlant les langues et les époques, fait davantage figure de montage cinématographique. Arpentant les différents lieux d'exil de Léon Trotski et sa femme Natalia Sedova (la Turquie, Barcelone, Mexico, Barbizon, etc.), il raconte la vie de cet activiste coupé du monde, qui gardera toujours la foi en la révolution, et relate les faits qui ont précédé son assassinat. On suit en parallèle la destinée de son tueur Jacques Mornard (alias Ramón Mercader), jeune républicain espagnol communiste (l'homme qui aimait les chiens) embrigadé dans le système d'espionnage soviétique, qui parvient à infiltrer le milieu trotskiste parisien pour s'inviter avec sa petite amie Sylvia Ageloff chez les Trotsky à Coyoacán en août 1940 et accomplir sa mission.
Les ressources de la vidéo
Un tulle tendu en bord de scène accueille la vidéo de Yann Chapotel, de très belles images de décor, des films d'archives, l'affichage des lieux et dates de chaque tableau et des extraits du livre de Padura lus en voix off par Agnès Jaoui et le metteur en scène Jacques Osinski : autant d'informations qui pallient les coupes opérées dans le roman.
Derrière l'écran et sous les lumières de Catherine Verheyde se jouent de courtes scènes plus intimistes autour d'une table ou d'un bureau, Osinski entretenant le plus souvent l'ambiguïté des espaces qui s'interpénètrent et se succèdent dans un rythme soutenu et une grande fluidité.
Pas de cri lorsque le piolet s'abat sur le crâne de Trotski, l'horreur du geste étant prise en charge par le vidéaste à travers le traitement d'une image qui pixélise et décompose le visage de la victime.

Une musique pulsée
Avec sept instrumentistes dans la fosse – l'ensemble Court-Circuit très performant sous la direction de Jean Deroyer – Fernando Fiszbein prend le parti de lier intrinsèquement parties vocale et instrumentale, en installant le plus souvent des patterns rythmiques (la milonga affleure par instant) dans lesquels se coule la ligne de chant et s'adapte la prosodie du texte, en espagnol pour les deux premières scènes et en français pour le reste : une manière souvent très pulsée et un rien systématique de conduire les dialogues, Fiszbein choisissant ses couleurs instrumentales en fonction du registre des voix. Domine très largement celle de l'accordéon – l'instrument microtonal du duo Xamp joué par Fanny Vicens – souvent en doublure avec ses partenaires. L'écriture instrumentale est foisonnante, nerveuse et arrimée aux lignes vocales (comme d'ailleurs à la voix parlée des comédiens) qui coupe court lorsque les personnages s'arrêtent de chanter, ménageant ainsi de longs silences entre les tableaux.
Le compositeur donne toute son amplitude au geste vocal, de la voix parlée dans des instants de théâtre pur, au parlé-rythmé et parlé-chanté des dialogues, jusqu'à l'expressionnisme tendu de certains passages sollicitant le seuil des registres.
Impressionnante par sa carrure de stalinienne inébranlable et l'aplomb de ses déclarations, la soprano Léa Trommenschlager incarne une Caridad combattive qui toise son fils Ramón avec un mélange de haine et d'amour dans une des premières scènes terrifiantes où elle tue Churro, le chien qui suivait les pas de son fils. L'abattage scénique et vocal du baryton basse, Olivier Gourdy/Ramón Mercader opère ; la voix est bien timbrée et malléable, assumant les différentes facettes du personnage. Kotov (Vincent Vantyghem) qui a retourné le cerveau de Ramon, est un baryton tonique d'une grande clarté d'élocution, droit dans ses bottes et dont les objectifs de la mission ne font aucun doute. Camille Merckx prête sa voix chaleureuse à Natalia Sedova, la compagne de Trotski et à Rubby Weil, l'entremetteuse qui réunit Mercader et Sylvia Ageloff. Bien campée par Juliette Allen, cette dernière se fait remarquer par la brillance d'un soprano s'éployant dans l'aigu de sa tessiture. Endossant le rôle de Léon Trotski, Pierre-Emmanuel Roubet, fort ressemblant, réunit vaillance et clarté de l'émission, laissant apprécier toutes les nuances d'une personnalité qui balance entre ferveur et désillusion.
Des qualités certaines – sur la scène comme dans la fosse – et de l'ambition portent ce spectacle d'une heure et demi qui nous tient en haleine et dont la riche matière du sujet, à la fois intime et universel, ne peut laisser indifférent.
Crédit photographique : © Pierre Grosbois










