Klara Festival : entre exils et délices royaux
Le premier week-end du Klara Festival s'est ouvert sous le signe d'un contraste saisissant, oscillant entre la poussière des routes migratoires et le faste des hommages souverains. Sous la thématique transversale « Where's Home ? », cette édition marque la dernière programmation de l'intendant Joost Fonteyne, qui tire sa révérence après dix ans à la tête de l'institution.

L'allégorie des frontières : le rituel d'Ekaterina Levental
Samedi soir, la Salle Henry Le Bœuf se mue en un espace de transition, presque sacré, à l'occasion du concert Exiles. Au centre de ce dispositif, la mezzo-soprano — superbe tant de timbre que d'engagement — et harpiste Ekaterina Levental porte avant tout le témoignage d'un parcours personnel d'exilée (de l'Ouzbékistan aux Pays-Bas) qui confère à sa prestation une vérité bouleversante. Inversant la dynamique traditionnelle du concert, la soliste entre par le parterre, serrant contre elle un bouquet de roses qu'elle distribuera au public : le spectacle semble commencer par une sortie de scène !
Gagnant peu à peu le proscenium, accompagnée des harmoniques des quatre premières cordes solistes du Belgian National Orchestra, elle entonne And So de Caroline Shaw : le texte de Gertrude Stein (« Ou allons-nous disparaître en strophes de poussière ») semble ici moins énoncé que dissous dans la matière sonore, amorçant un processus d'effacement du sujet. À cette fragilité répond, depuis l'autre extrémité de la salle, donné sous la loge royale, le cri d'alarme d'Isang Yun. Son Piri pour hautbois solo, splendidement défendu par Dimitri Baeteman, incarne — par le biais référentiel d'une famille d'instruments traditionnels coréens — le cri d'un prisonnier dans son cachot, une parole structurellement marginalisée qui déchire l'espace.
S'installe ensuite, processionnellement, préludée par les harpes soliste et orchestrales – tandis que le chef Geoffrey Paterson s'installe timidement sur le podium, l'obsessionnelle partition de Max Richter, Exiles. Ici, la répétition d'une « base » de huit mesures à trois temps ne stabilise rien et érode nos repères perceptifs par une « désorientation psychologique » où l'orchestre se déploie sans rien perdre de sa vulnérabilité. Même le climax semble s'ouvrir sur un horizon sans fin, sans promesse d'une nouvelle aurore.
La Sequenza III pour voix seule de Luciano Berio s'inscrit dans ce prolongement immédiat, mais en en déplaçant radicalement les termes. Là où Richter dissout la forme dans la continuité, Berio fragmente la voix elle-même : champ d'événements discontinus fait de souffles, d'attaques, de bribes syllabiques, de rires et de tensions. La voix exp(l)ose l'impossibilité d'un discours. Toute continuité est brisée au profit d'une multiplicité d'états instables où l'identité vocale elle-même semble vaciller, comme en exil d'elle-même. Le souvenir de la dédicataire Cathy Berberian, alors muse et épouse du compositeur, se dissout lui aussi par cette nouvelle acuité de l'œuvre (« pour qu'une femme/puisse chanter une vérité nous permettant/de construire une maison sans s'inquiéter/avant que la nuit ne tombe » comme le dit le texte de Markus Ruffer placé en exergue du programme.).

Cette logique de circulation musicale n'exclut pas un moment de « reterritorialisation » très explicite : ainsi The Cause of Labour Is the Hope of the World de Jóhann Jóhannsson, confié aux cuivres et aux cordes. Si le tapis de cordes reste sur scène, les cuivres envahissent la « baignoire » du pourtour de salle et reconfigurent la perception même de l'espace. Le son n'émane plus d'un point focal, mais enveloppe l'auditeur. L'hommage aux mineurs britanniques fait entendre une condition collective où l'ancrage doit se reconstruire dans et par le groupe. Par la fusion des pupitres et l'absence de toute individualisation des lignes, la musique substitue à la logique du soliste une énonciation anonyme, compacte et organique.
L'équilibre bascule derechef lorsqu'Ekaterina Levental resurgit des coulisses, comme extraite des tréfonds de la Terre, armée d'un mégaphone. Elle y projette une douleur presque hystérique, une déchirure brute qui met en crise la médiation esthétique elle-même. Puis, passant du cri au recueillement, la Nana de Manuel de Falla offre une consolation inattendue, repli vers une forme archaïque qui se prolonge dans le Gong d'Oliver Knussen. La voix y devient pure résonance de bronze, suspendue dans le temps sur le texte de Rilke, gravé d'ailleurs sur la tombe du poète.
La dernière ascension est diaphane : le mouvement central de la Symphonie n°3 » des chants de deuil » de Górecki permet à la soliste de fondre son chant dans la masse éthérée des cordes de l'orchestre. C'est un dialogue avec l'éternité, porté par les mots d'une jeune fille inscrits sur le mur d'une cellule de la Gestapo : un ultime regard sur tout ce que l'exilée laisse derrière elle pour atteindre une immuable forme de rédemption.
Après un très long silence, glaçant et lourd de sens, le public réserve un triomphe mérité aux artistes. Interpellé, bousculé par ce rituel musical presque chamanique, l'auditoire adhère pleinement à ce projet dont le tout dépasse, sans aucun doute, la somme des parties. Une expérience musicale, artistique et profondément humaine, qui ne prend tout son sens que dans la fièvre du concert et la spatialisation du direct.
The Queen's Delight : un hommage-marathon à la souveraine mécène
En contrepoint de l'errance du samedi, le festival célèbre dimanche, dans l'écrin Art Nouveau de Flagey, le cent-cinquantième anniversaire de la naissance de la Reine Elisabeth de Belgique (1876-1965). Ce Queen's Delight transforme le « paquebot » Flagey en une ruche musicale où neuf solistes — quatre violonistes, trois pianistes et deux violoncellistes (la soprano Eva Zaïcik ayant dû déclarer forfait) — font revivre l'esprit de la « Reine violoniste ». La musique demeure bien, pour les têtes couronnées comme pour les déracinés, l'ultime ancrage.
Le public est invité à dresser son propre parcours entre les studios, depuis le vaste Studio 4 aux plus confidentiels Studios 1, 2 et 3, où trois récitals « interludes » sont présentés concomitamment. Si la qualité technique est souveraine, le hasard des quelques jours de répétition révèle des connivences électives fortes, comme la rencontre de Sylvia Huang (lauréate 2019) et Jonathan Fournel (1er Prix 2021). Leur récital intimiste au liliputien Studio 2 est un pur moment de bonheur : la Lullaby de Rebecca Clarke, d'une angoisse feutrée, et la deuxième sonate de Grieg, primesautière et capiteuse, sont magnifiquement servies par l'archet élégant de la violoniste belge et la verve rythmique du pianiste français. On retrouve le duo une heure plus tard au Studio 4 dans Midsummer Moon de Clarke — géniale compositrice anglaise à redécouvrir — et surtout dans un Poème élégiaque d'Ysaÿe d'une ferveur contenue, s'éteignant dans un silence quasi religieux.
Au fil des heures, les rencontres se multiplient. L'exigeante Sonate pour violon et violoncelle de Ravel bénéficie de la clarté de Timothy Chooi (2e lauréat 2019) et surtout de l'archet motorique de Santiago Cañón-Valencia (lauréat 2017), d'une ductilité idéale. Dans le premier Trio élégiaque – en un mouvement – de Rachmaninov, Tobias Feldmann (2e lauréat 2015) domine les débats avec aisance, arbitrant les échanges entre l'engagement brut d'Aleksey Shadrin au violoncelle (4e prix 2022) et le piano architecturé de Severin von Eckardstein (1er prix 2003).
On retrouve – pour un bref intermède plus intime au Studio 1 – plus tard le même Tobias Feldmann en dialogue avec Josef Špaček (lauréat 2012 et longtemps konzertmeister de la Philharmonie Tchèque à Prague) pour un moment de haute voltige. Inversant leurs rôles de premier et second violons d'une œuvre à l'autre, les deux artistes pulvérisent l'académisme latent du Duo op. 67/2 de Spohr par une science consommée des effets et une intonation irréprochable avant de livrer une Sonate op. 56 de Prokofiev pleine d'énergie néoclassique et d'humour, portée par une technique d'archet redoutable – une communion d'esprit plus éclatante encore dans le laconique bis – l'irrésistible duo n°35 du cycle bartokien.
En soirée, le Trio op. 49 de Mendelssohn déçoit quelque peu, malgré un engagement brillant : Timothy Chooi, fatigué et distrait, n'évite pas quelques chausse-trappes, et Jonathan Fournel impose une agogique assez artificielle et une progression trop sophistiquée à l'Andante. C'est Aleksey Shadrin, irréprochable, qui stabilise ici l'édifice.

Un double volet purement pianistique oppose deux styles, deux écoles bien différentes mais pareillement convaincantes dans chacun des répertoires d'élection choisis. Severin von Eckardstein, d'école plutôt germanique, en grand maître coloriste, cisèle la Pastorale variée (attribuée à Mozart et « révisée » très adroitement par Wilhelm Kempff) et la rare Grazer Fantasie de Schubert avec une précision chirurgicale des plans sonores, une gourmandise, une finesse et un toucher perlé – ne refusant ni la grâce ni l'humour. Au gré de trois extraits des Waldszenen de Schumann, notamment un Vogel als Prophet presque chorégraphique, et un Abschied distancié sans pathos malvenu, le pianiste allemand nous régale à la fois par sa une pensée architecturée et son absolu sens du détail. En bis, nous est distillée une très aérienne – entre ombres et lumières – quatorzième valse de Frédéric Chopin, en guise de pudique au-revoir.
À 21 heures, Alexander Melnikov (lauréat 1991), parfait représentant d'un certain héritage russe, dans la lignée d'un Sviatoslav Richter, livre les vingt pièces des Visions Fugitives de Prokofiev avec l'imagination débordante de chaque instant, entre contemplation mystérieuse et urgence objecte et mordante, entre tendresse contenue et violence latente, entre sonorités agressives et suavité fondante des pinissimi cristallins.
Josef Špaček livre ensuite deux des six sonates pour violon seul d'Eugène Ysaÿe – avec toujours cette même insolence solaire et cette sonorité radieuse et enivrante – une cinquième sonate presque énigmatique dans sa formulation mélodique assez tordue, une sonate Ballade – la troisième – dont la haute virtuosité ne gomme jamais l'urgence tragique.
Les deux lauréats se retrouvent pour le virevoltant Divertimento de Stravinsky (d'après le ballet Le Baiser de la Fée du maître), jouant avec panache cette partie de cache-cache stylistique issu de la rencontre entre romantisme russe débridé, hommage à Tchaïkovski et iconoclasme néoclassique plus sardonique.
En guise de prise de congé, les neuf protagonistes reviennent tous sur scène pour un arrangement — certes un rien sirupeux — la Ständchen issu du Schwanengeasang schubertien. Malgré le côté kitsch de cette refonte, les solistes en tirent une émotion sincère, et concluent ce marathon avec une évidente joie de jouer dans le partage musical et l'amitié souriante.








