Les Métaboles enchantent Ravel
Avec « Singing Ravel », l'ensemble Les Métaboles, sous la direction de Léo Warynski, propose des transcriptions chorales d'œuvres de Maurice Ravel. Un étonnant travail sur les couleurs et la voix.
Paradoxalement, alors que tout dans la musique de Maurice Ravel (1875-1937) est chant, mélodie, harmonie, le compositeur français a peu écrit pour chœur a cappella. A part Trois chansons dont il a écrit les textes, et quelques cantates de jeunesse, Maurice Ravel a « dédaigné » la musique chorale, préférant déployer son sens des couleurs dans ses œuvres pour piano ou orchestrales. Pourtant, « tout chante chez lui« , comme le souligne Léo Warynski, directeur musical de l'ensemble Les Métaboles, dans l'étonnant album Singing Ravel, qu'il vient de publier. Donné en 2021 à Vézelay, enregistré en public lors d'un concert en mars 2025 à la Cité de la musique, Les Métaboles nous proposent de revisiter Ravel, de « révéler des harmonies et des couleurs cachées » à travers des transcriptions chorales de certaines de ses œuvres. Immense transcripteur et orchestrateur lui-même (de Moussorgski bien sûr, mais également Debussy, Chabrier, Schumann), Ravel n'aurait sans doute pas renié ce travail permettant un regard croisé sur nombre de ses pièces. Car Léo Warynski a fait appel à quatre compositeurs différents pour adapter au souffle et à la voix les dentelles harmoniques de Maurice Ravel.
Le benjamin de « l'équipe », Thibault Perrine (né en 1979), ouvre le bal avec la Pavane pour une infante défunte, posée sur des paroles du XVIe siècle du poète Jehan Tabourot. La grâce surannée de la merveilleuse mélodie de Ravel, les légers balancements rythmiques, s'adaptent bien à l'harmonisation vocale relativement fidèle à l'original, que propose Thibault Perrine. C'est tout juste si le poids des mots vient de temps en temps « parasiter » le plaisir pur de la musique.
Un petit défaut que l'on retrouve dans les deux extraits de Ma mère l'Oye (Pavane de la Belle au bois dormant et Le Jardin féérique), adaptés par Thierry Machuel (né en 1962). Celui-ci y rajoute de discrets sifflements qui apportent comme un effet d'Ondes Martenot à ces pièces littéralement féériques. Véritable « caméléon vocal », le chœur Les Métaboles s'y distingue par la qualité de ses solistes comme l'équilibre de son ensemble.
Beaucoup plus originales sont les adaptations de Clytus Gottwald (1925-2023). Le compositeur et musicologue allemand, grande figure de la musique chorale contemporaine, ose véritablement des choses nouvelles, des jeux sur les harmoniques, des effets d'empilements, des « cathédrales d'accords » qui offrent des couleurs inédites à Soupir (extrait des Trois poèmes de Stéphane Mallarmé), au sublime Toi, le cœur de la rose (extrait de L'Enfant et les sortilèges), ou encore à La vallée des cloches. Cette dernière pièce, extraite des Miroirs pour piano, a déjà bénéficié d'une orchestration étonnante, pour percussions et orchestre, de Percy Grainger (1882-1961). L'adaptation chorale de Clytus Gottwald, à défaut de tintinnabuler, sonne cependant merveilleusement, véritable recréation de l'œuvre.
Gérard Pesson (né en 1958) propose deux adaptations d'airs de Shéhérazade (La flûte enchantée et L'indifférent). Maurice Ravel a lui-même proposé une version orchestrale de ces mélodies, déjà conçues pour la voix. L'adaptation chorale offre donc une simple harmonisation vocale de ces pièces.
Le « tour de force » final est bien sûr la transcription du célèbre Boléro, par Thibault Perrine. C'était un véritable défi que de proposer une adaptation purement vocale de cette mécanique répétitive sans tomber dans l'ennui, de recréer les variations des textures sonores sans l'apport des timbres orchestraux. Le défi a été en grande partie relevé grâce à la souplesse et l'inventivité vocale des Métaboles. En jouant sur les onomatopées, un langage inventé, les percussions corporelles, et en faisant sonner le chœur de toutes les manières possibles, Thibault Perrine réussit l'exploit de mener à son terme, sans aucun ennui, les 15 minutes de cette machine implacable. Les effets d'imitation des instruments (clarinette, flûte, saxophone, trompette et trombone bouchés) ne sont pas toujours réussis, tout comme la déflagration finale est évidemment plus faible que celle d'un orchestre, mais la performance est louable, suscitant les applaudissements enthousiastes du public à la fin.
Le pari était osé. Il a été remporté.















