Ballet BC : une divine surprise au Théâtre des Champs-Elysées
La compagnie de Vancouver s'est dévoilée à Paris avec trois pièces majeures du répertoire contemporain et vingt superbes danseurs.

Découvrir une nouvelle compagnie donne un plaisir fou à qui est prêt à cette aventure. Tel était le cas avec la venue rarissime à Paris du Ballet BC (BC pour British Columbia), basé à Vancouver, dans la province de Colombie Britannique. Cette compagnie canadienne crée en 1986 possède un répertoire exclusivement contemporain et bien connu en Europe, avec des pointures comme William Forsythe, Sharon Eyal, Gai Behar, Medhi Walerski, Crystal Pite, Johan Inger, Imre and Marne van Opstal, Roy Assaf, Jiří Kylian, Micaela Taylor, Bobbi Jene Smith et Or Schraiber,..Autant dire que ce triptyque parisien composé de Crystal Pite, Johan Inger et Medhi Walerski, le directeur de la compagnie depuis 2020/2021, pouvait ne pas nous surprendre. Or ce qui a fasciné public et professionnels, c'est la très haute qualité des danseurs. Essentiellement Américains et Canadiens, ils font preuve d'une virtuosité mêlée à une poésie qui se révèle vraiment formidable. Il n'est pas facile de donner de la douceur à une suite de mouvements percussifs, emportés, vibrionnants. Cependant c'est exactement ce qu'ils réussissent à faire.
On comprend que le niveau sera très élevé lorsque le rideau se lève sur Frontier de la Canadienne Crystal Pite. Une première danseuse en blanc, allongée au sol se met debout et vibre, lève lentement une jambe à la seconde, tournoie, positionne des bras donnant l'impression d'oiseaux migrateurs. Les vingt danseurs de la troupe, seront tous du même acabit. La force de cette pièce que Crystal Pite (qui a débuté dans cette compagnie) a ramené du Nederlands Dans Theater, est de miser, comme toujours chez elle, sur le collectif et les lumières. Sur le plateau plongé dans le noir, il y a deux types de danseurs : ceux en blanc, mis en lumière, et ceux en noir qui vont servir de porteurs fantômatiques pour les comparses en blanc, de collectif angoissant et oppressant ou de douces bêtes sauvages, comme l'on voudra. Ils permettent ainsi aux danseurs blancs d'évoluer dans des sauts parfois magiques, ou dans des retenues surprenantes, des décalés vertigineux, poétiques et enthousiasmants.

A l'évidence, en jouant à la fois sur ces déséquilibres, sur la vitesse, la musique-son, les lumières latérales, les projecteurs au sol, le noir et la lumière crue, la pièce se situe dans la mouvance Forsythe. Cela n'a rien de surprenant puisque Crystal Pite a beaucoup dansé au Ballet de Francfort dirigé par le maître américain. Mais Crystal Pite a insufflé aussi dans cette œuvre de 2008 ce qui fera sa marque de fabrique : le collectif avec ces danseurs rampant comme des fourmis, puis évoluant comme des essaims groupés dont les membres s'effondrent peu à peu comme des châteaux de carte, avant de se lier solidairement, comme on a pu le voir dans The Seasons' Canon crée pour l'Opéra de Paris et qui sera repris en Juin. Frontier est de la même eau. Un chef d'œuvre.
S'ensuit Silent Tides, un très beau duo signé Medhi Walerski. Walerski est français, a étudié au CNSMDP avant de rejoindre l'Opéra de Paris et le Ballet du Rhin, puis le Nederlands Dans Theater pendant dix ans, où il a fait ses débuts de chorégraphe (dont cette pièce créée en 2020). On sent dans ce duo l‘influence du grand maître du NDT, Jiří Kylián. Un homme et une femme expriment leur solitude puis leur affection, développent leur corporalité avec douceur, doigté, force, agilité… On comprend l'altérité du couple, mais surtout sa puissance d'écoute, donnant l'impression que les danseurs sont eux-mêmes générateurs des sons conçus par Adrien Cornet. Lorsque vient l'andante du Concerto pour violon de Bach, les deux danseurs s'unissent, ce qui est plus attendu. Emanuel Dostine et Kiana Jung sont bouleversants dans ce duo tient ses promesses. Il est toutefois un peu dommage et redondant que ce programme se situe dans la même ambiance clair-obscur que la pièce de Crystal Pite.

Tout autre est Passing, l'étonnante pièce du Suédois Johan Inger, créée pour le Ballet BC en 2023. Là, tout n'est que lumière, couleurs, joies, vivacité, inquiétude, collectivité, et humour, à l'image de l'œuvre d'Inger. Même si là aussi, l'autre chorégraphie Suédois n'est jamais loin. Mais Inger a dans sa poche un grelot magique : un humour redoutable. De ce vieux couple semant de la terre, au couple trentenaire accouchant de multiples clônes, du rire forcé devenant source de mouvements, tous les gestes du réel deviennent ici dansants, et formidablement joyeux. Ce sens du quotidien sublimé chez Inger, est profondément lié à ses origines suédoises, à son travail chez Birgit Cullberg, ainsi qu'à sa carrière de danseur et de chorégraphe chez Jiří Kylián au NDT de La Haye. Mais il a toujours su, ce qui fait sa force, avoir sa propre patte et de surcroit la renouveler sans cesse. Cet atout fait de ses œuvres des moments forcément très attendus car toujours surprenants. C'est le cas ici, et c'est aussi un vrai bonheur que de voir la pièce servie par vingt danseurs dont on peut apprécier la formidable versatilité.
Cette venue à Paris du BC Ballet, compagnie canadienne trop peu connue en Europe, est assurément une divine surprise. Et une belle idée de la saison Transcendanses qui proposait cette affiche.
Crédits photographiques : © Luis Luque, Michael Slobodian








