Aimard, Widmann, Faust, Queyras, un quatuor d’élite pour la Fin du temps vue par Messiaen
La Philharmonie de Luxembourg a offert un concert admirable tant par l'intelligence de sa programmation que pour la haute inspiration de ses interprètes.
Oui, bien sûr, on a déjà vu des concerts plus divertissants. Mais justement : en un temps où les institutions classiques semblent se replier sur le plus petit dénominateur commun, un concert comme celui-là fait du bien, austère sans doute, mais d'une intelligence et d'une intensité rares. Dans l'idéale Salle de musique de chambre de la Philharmonie, les quatre grands noms annoncés ont assuré un remplissage très honorable, et ceux qui sont venus ne l'ont visiblement pas regretté.
La donnée de départ, c'est la distribution inusité du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen ; la première partie offre différentes configurations permettant d'entendre déjà chacun des quatre instrumentistes. Les œuvres de Berg et de Ravel, composées dans les trente ans qui précèdent le quatuor ; les Epigrammes d'Elliott Carter, œuvre ultime d'un compositeur plus que centenaire, datent de 2012, mais elles sont l'œuvre d'un compositeur exactement contemporain de Messiaen. Les pièces de Berg sont une première occasion de retrouver la poésie et la richesse sonore de la clarinette de Jörg Widmann, mais c'est certainement la rare Sonate pour violon et violoncelle de Ravel qui est le moment le plus fort de cette première partie, sous les archets d'Isabelle Faust et Jean-Guihen Queyras : aucune trace de charme impressionniste ici, c'est la densité austère de l'écriture qui frappe ici. Les Epigrammes de Carter, pour un plus classique trio avec piano, en paraissent presque extravertis par comparaison.
Vient enfin, après l'entracte, le quatuor. Dans la plupart des interprétations, y compris l'enregistrement historique où Messiaen est au piano, il dure environ 45 minutes ; ici, il en faut dix de plus : on pourrait dire que c'est pousser la nature contemplative de l'œuvre un peu plus loin que ce que le compositeur avait pensé, mais la puissante émotion que donne Abîmes des oiseaux, le troisième mouvement pour clarinette seule, donne sans aucun doute raison à Jörg Widmann. Comme déjà en 2008 dans l'enregistrement d'un concert salzbourgeois édité par Orfeo, le mouvement dure ici presque dix minutes ; Widmann en fait un des plus beaux monuments jamais dédiés à son instrument, avec une maîtrise technique qui coupe le souffle – à l'auditeur, pas au musicien qui ne semble pas pouvoir en manquer ; la plénitude sonore de son pianissimo initial annonce la suite. Le violoncelle de Jean-Guihen Queyras, tout en retenue, est l'autre miracle de ce concert, notamment dans le cinquième mouvement (Louange à l'éternité de Jésus), lui aussi pris à un tempo particulièrement lent sans aucune perte de tension pour autant.
Il faut bien avouer que cette même intensité émotionnelle ne se retrouve pas avec Isabelle Faust dans le mouvement qui suit ; quant à Pierre-Laurent Aimard, plongé dans la partition même lorsqu'il ne joue pas, sa longue familiarité avec Messiaen et sa musique se sent à chaque note. Le son très rond de son piano ne se laisse pas oublier, sans pour autant jouer les premiers rôles là où Messiaen laisse le premier rôle à ses partenaires. Le Quatuor pour la fin du temps n'est certes pas une œuvre qui essaie à tout prix de vous tirer des larmes, mais il nous aura rarement autant ému.
Crédits photographiques : © Sébastien Grébille









