1953-1969 : le legs radiophonique instructif des concerts berlinois de Karajan
Le label du Philharmonique de Berlin a sélectionné 23 concerts dirigés par Herbert von Karajan et qui furent captés entre 1953 et 1969. Les bandes proviennent de la Rundfunk im Amerikanischen Sektor (RIAS) et du Sender Freies Berlin (SFB). Elles ont été mastérisées en haute définition. Tour d'horizon.

Ces archives représentent autant de témoignages intéressants voire passionnants, à défaut de modifier la discographie du chef et d'être considérées comme “historiques”. Par ailleurs, elles ne sont pas toutes inédites : tel Beethoven est paru chez Audite, tel Sibelius chez Sony. En revanche, elles révèlent déjà la conception d'un chef d'orchestre des plus ambitieux et promis alors au plus bel avenir lorsque, au début des années 50, le producteur Walter Legge lui confie la direction du Philharmonia de Londres. L'approche si personnelle et marquante du son qui fit la “signature Karajan” se forgea très tôt dans la carrière du chef autrichien avant même son retour devant un orchestre allemand. Elle fut liée en grande partie à l'évolution de la technique d'enregistrement, sujet qui le préoccupa tant (rappelons ses splendides essais stéréophoniques de la Symphonie n° 8 de Bruckner avec la Preussische Staatskapelle en 1944). À ces progrès techniques s'ajoute l'occupation à partir de 1963, de la salle de la Philharmonie. Son acoustique favorise alors l'enfouissement des pupitres de vents dans les cordes et magnifie aussi bien les détails que les grandes masses sonores. Il faudra attendre la fin des années 70 puis l'apparition du numérique pour que Karajan estime avoir obtenu la plus parfaite des restitutions sonores. Cela étant, les captations en monophonie des années 50 que nous entendons sont pour la plupart correctes et le travail de mastering a été très bien réalisé.
Sur le plan artistique, ces concerts révèlent une liberté d'inspiration et des moments de lâcher prise instructifs en comparaison de l'exigence maniaque dont faisait preuve Karajan dans les enregistrement en studio. Le répertoire présenté est à la fois celui du chef viennois avec Mozart, Schubert, Brahms, Bruckner et Beethoven dont la Symphonie n° 9 à trois reprises (1957, 1963 et 1968), mais offre quelques aussi surprises comme des partitions de Vaughan Williams (travaillé à Londres avec le Philharmonia), de Ligeti, Liebermann et Rodney Bennett. De ce dernier, Karajan dirige, en 1965, Aubade pour orchestre, pièce d'un compositeur alors âgé de 29 ans. S'il ne fut pas un prophète de la musique de son temps, il y porta un regard souvent bienveillant. Enfin, la liste prodigieuse des solistes – vocaux et instrumentaux – témoigne d'une époque qui porta au firmament des personnalités musicales hors-normes.
Le répertoire classique apparaît le plus “daté” en termes d'interprétation. On peut apprécier la beauté des pupitres dans Bach, Haendel et Mozart, le dynamisme virtuose du finale de la Symphonie n° 41, entre autres, mais s'interroger aussi sur l'évolution du legato et des phrasés depuis soixante-dix ans. A l'époque de ces concerts, quelques chefs avaient en partie transgressé cette tradition “romantique”, en allégeant la pâte sonore et les témoignages des années 1955-1965 de van Beinum, Böhm, Fricsay, Giulini, et Jochum en sont la preuve. De fait, les interprétations de Beethoven par Karajan brillent dans un idéal berliozien que l'on retrouve également et à la même période, chez Bernstein, Szell et Mitropoulos. La Symphonie “Héroïque” (1953) est supérieure par sa puissance et son caractère hymnique à celle de 1952 avec le Philharmonia. Les cordes berlinoises séduisent par leur souplesse et leur cohésion. Impression que l'on retrouve dans l'extrait de Tristan et Isolde de Wagner. En revanche, spartiate pour ne pas dire brutale est la lecture sous les doigts de Glenn Gould, du Concerto n° 3 de Beethoven accompagné lourdement par l'orchestre (1957). L'unique collaboration entre le chef autrichien et le pianiste canadien (bien qu'un doute subsiste, Sony ayant publié un concert daté du 26 mai et celui-ci étant spécifié de la veille, le 25 mai) a parfois été considérée comme un évènement. Est-il mémorable ?
Curieusement, les distributions des trois versions de la Symphonie n° 9 ne sont pas au mieux de leur forme. On préfèrera les lectures “officielles” avec Schwarzkopf, Höffgen, Haefliger et Edelmann et le Philharmonia (1955) ou bien Janowitz, Rössel-Majdan, Kmentt, et Berry avec Berlin (1962). Le meilleur des trois enregistrements reste le premier, car le plus équilibré, mais hélas dans une mono de 1957 captée à la Hochschule für Musik de Berlin. Le deuxième enregistrement (15 octobre 1963) de la symphonie fut particulier car il inaugurait la salle de la Philharmonie et servit ainsi de test acoustique.
Dans le répertoire romantique, Karajan tient les solistes avec moins de rigueur, ce qui n'est pas toujours garant d'une réalisation de référence. C'est le cas dans la Symphonie “La Grande” de Schubert, de la Symphonie n° 4 de Schumann et de la Symphonie n° 5 de Tchaïkovski, celle-ci proposée dans deux lectures (1956 et 1969) : tempi très rapides pour cette dernière, effets de contrastes et de dynamiques sans véritable nécessité musicale. L'orchestre “fait plaisir” au public… Les symphonies de Brahms sont plus marquantes, mais il manque le sentiment d'ivresse en concert, que l'on entend notamment au Théâtre des Champs-Elysées, en 1975 (YSL). Décevante est la version poussive du Concerto n° 2 toujours de Brahms avec Geza Anda. Préférons la gravure officielle DG de la même année, en 1968. La deuxième suite de Daphnis et Chloé est d'une conception un peu raide, mais non dénuée de grandeur. La Symphonie n° 5 de Sibelius est prise avec des tempi ahurissants de vélocité. Karajan étrangle littéralement l'orchestre capté avec beaucoup de dureté. Techniquement, le résultat est “sportif” mais oh combien frustrant ! Le Philharmonia à deux reprises (Warner) et Berlin (DG) demeurent prioritaires.
Les réussites patentes sont ailleurs. La Symphonie n° 5 de Prokofiev témoigne de la passion de Karajan pour l'écriture russe du 20e siècle. Il ne laissa au disque que des gravures des symphonies n° 1 et n° 5. La présente archive (1957) est instructive par sa tension, la tenue impressionnante des tempi même si la version studio DG de 1968 reste, aujourd'hui encore, l'une des plus belles lectures de l'œuvre. La Symphonie n° 9 de Dvořák offre des cuivres héroïques et une virtuosité sans faille. Voilà un document intéressant bien que l'on préfère les témoignages avec Vienne (1979, YSL et 1979, DG). Le “geste” romantique ne quitte jamais Karajan y compris dans sa conception du Capriccio de Lieberman et les Variations pour orchestre de Schoenberg – seule partition dodécaphonique du coffret – qu'il dirige en concert en 1969 et qui seront magnifiées en 1974 (DG). La Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók ne s'exprime pas avec la force expressive du premier enregistrement mondial que Karajan enregistre en 1949 avec le Philharmonia. Ses Strauss, en revanche, sont portés par une direction impériale qui fait merveille. Don Quichotte (avec Fournier et Cappone) est un régal tout comme Schwarzkopf irradie Ariadne auf Naxos et les Quatre Derniers lieder dont on sait à quel point cette musique lui allait à merveille. Cela étant, les deux versions qu'elle grava respectivement avec Ackermann / Philharmonia puis Szell / RSO de Berlin dominent la discographie. Dans ces concerts radiodiffusés, Karajan prend à nouveau des tempi beaucoup plus rapides qu'il ne le fera pas la suite. Enfin, Ein Heldenleben est théâtralisé comme rarement. Une lecture passionnante, à part au sein des huit versions laissées par le chef. La Symphonie n° 8 de Bruckner (1965), peut-être la plus inspirée et libre des huit lectures répertoriées du chef, est dirigée dans des tempi larges. Les cordes sont envoûtantes dans le mouvement lent (on songe à Jochum). Quel dommage que la sonorité mono sature dans les dynamiques les plus élevées !
Pour conclure, ce coffret propose quelques pépites dans une présentation luxueuse (le peintre et sculpteur Thomas Scheibitz a eu “carte blanche”), mais aucun de ces concerts n'atteint en intérêt les enregistrements réalisés en studio sous la baguette de Karajan. À vrai dire, rien de prioritaire contrairement aux bandes radios proposées par le même label et consacrées aux témoignages de Wilhelm Furtwängler durant la Seconde Guerre mondiale (Clef d'Or ResMusica).







