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Hans Werner Henze : composer pour résister, par Jérémie Bigorie

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Hans Werner Henze. Auteur : Jérémie Bigorie. Bleu nuit éditeur, collection Horizon. 175 p. 25€

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Quelques mois seulement après la publication d'une première biographie signée Philippe Torrens, paraît, sous la plume de Jérémie Bigorie un second ouvrage en français sur le compositeur , une des personnalités les plus distantes de la scène française.

Il aurait eu 100 ans en 2026 : compositeur allemand (1926-2012) aimanté par la scène lyrique – on compte plus d'une vingtaine d'opéras à une période de l'histoire où ses contemporains lui tournent le dos – Henze quitte l'Allemagne en 1953 pour s'installer en Italie, dans l'île d'Ischia d'abord avant d'acquérir son domaine de La Leprara à Marino où sa vie de « grand seigneur » ne s'accorde guère avec son engagement « à gauche ». Henze est une personnalité paradoxale dont Jérémie Bigorie (notre confère de Diapason) éclaire les multiples facettes tout en ancrant sa réflexion sur la problématique toujours au centre de la pensée compositionnelle de Henze : « J'aimerais écrire une musique qui pourrait devenir un langage », disait en substance le compositeur ; ou comment vivre son engagement à travers la composition.

« Médusante volte-face », titre le chapitre VIII, au mitan de l'ouvrage, pointant l'année 1968, celle du Radeau de la Méduse (révisé en 1990), un oratorio dédié à Che Guevara dont le scandale assure le succès et qui amorce la radicalisation politique du compositeur : « Rendre la musique utilisable dans la lutte politique ». Ainsi s'incarne le concept henzien (bien qu'emprunté à Pablo Neruda) de « Musica impura » (certains ont parlé de fléchissement esthétique !) où l'engagement du compositeur est en acte : « J'écris de la musique pour qu'elle aide le socialisme », écrit-il ; Jérémie Bigorie parle de « poussées expérimentales » – le séjour à Cuba fut sans doute l'expérience la plus utopique et la plus douloureuse – dont les retombées parfois désastreuses feront sombrer l'artiste dans de graves dépressions.

Conçu en dix-huit chapitres et un tableau synoptique dans les dernières pages, l'ouvrage conduit de main de maître s'adapte aux exigences de la collection (avancée chronologique) et à son format (170 pages) amenant l'auteur à faire des choix parmi les quelque 150 opus du catalogue de Henze. Treize titres (en majorité des opéras mais pas seulement) font l'objet de descriptions plus détaillées, de Boulevard Solitude (Hanovre 1952), son premier succès dans les décors du jeune , aux Bassarides (1966), « mon œuvre lyrique la plus importante », de Voices (1973), cycle de chansons sur des poètes « engagés » à Elogium Musicum (2008) pour chœur mixte et grand orchestre in memoriam Fausto Moroni, son compagnon de vie décédé en 2007. On sait gré à l'auteur d'éclairer, sous une plume aussi pointilleuse qu'élégante, l'épineuse question du devenir de la série chez Henze : « […] ce qui distingue Henze d'un compositeur sériel de plus stricte observance n'est pas tant la complexité de son arsenal combinatoire que sa nature hospitalière, sa faculté d'intégrer à son microcosme des éléments étrangers » : une hétérogénéité au service de l'expression, qui fonde le style même du compositeur et lui vaudra l'hostilité voire le rejet d'une avant-garde plus radicale. S'il reste proche de , à la faveur d'un engagement qui l'amènera à prendre la carte du parti communiste italien, s'il se réconcilie à la fin de sa vie avec son compatriote , la rupture avec Pierre Boulez reste sans appel : « deux figures antithétiques », avance l'auteur qui se lance dans une comparaison aussi fine que fondée.

En empathie avec son sujet qu'il défend avec une belle rigueur musicologique, Jérémie Bigorie rend justice à l'une des grandes figures du monde musical contemporain, étayant son propos d'exemples musicaux et de liens Youtube qui donnent accès à l'écoute d'œuvres trop peu diffusées en France. L'ouvrage s'enrichit enfin de superbes photos provenant en partie de la Fondation de Nuremberg.

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Hans Werner Henze. Auteur : Jérémie Bigorie. Bleu nuit éditeur, collection Horizon. 175 p. 25€

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