Semyon Bychkov devant l’Orchestre de Paris pour Tchaïkovski et Strauss
À Paris pour diriger la nouvelle production d'Eugène Onéguine de Tchaïkovski à l'Opéra Garnier, Semyon Bychkov en profite pour reprendre deux soirs l'Orchestre de Paris, afin d'y diriger la version de 1879 du Concerto pour piano n° 1 du même compositeur, avant une Symphonie Alpestre de Richard Strauss pleine d'ampleur.
Grand passionné de Tchaïkovski, Semyon Bychkov profite de diriger à l'Opéra de Paris l'orchestre qui s'apprête à devenir sa nouvelle formation pour reprendre du service devant son ancienne, l'Orchestre de Paris, dont il a été le directeur musical de 1989 à 1998. Introduit par le Concerto pour piano n° 1, ce programme est l'occasion d'entendre pour la première fois en France la version de 1879, défendue au concert jusqu'à quelques jours avant sa mort par le compositeur lui-même. Remise à l'honneur en 2015 et expliquée par le chef sur ResMusica dès 2017, cette version, dix ans plus tard, est toujours étonnamment défendue seulement par une poignée de pianistes, dont principalement Kirill Gerstein.
Dès 2016, l'artiste enregistrait cette version pour Myrios avec James Gaffigan, avant de la reprendre à Prague avec Bychkov, puis de la graver à la place de Thibaudet d'abord prévu dans l'intégrale réalisée par le chef pour Decca. Mais si nous avons toujours été convaincu par leur interprétation du Concerto n°2 en sol majeur, op. 44 (entendue lors d'un magnifique concert au Rudolfinum associé à la 2ème Symphonie, puis au disque), l'approche quelque peu antiromantique de Gerstein peine toujours à pouvoir se comparer à celle des plus grands interprètes dans le n°1. Pourtant, la partition de 1879, déjà révisée par Tchaïkovski quatre ans après la création originale de 1875, perd une partie du romantisme fin de siècle sirupeux de l'édition apocryphe de 1894 systématiquement privilégiée encore aujourd'hui. Cependant, l'esprit principal de l'œuvre reste le même et face à cette fougue du compositeur, Gerstein reste toujours trop dans une approche de construction autour de la partie de piano, plutôt que dans un laisser-aller avec toute la souplesse d'esprit qu'y ont mis de nombreux génies depuis plus d'un siècle.
L'Orchestre de Paris affiche toutefois ses plus belles sonorités pour accompagner le piano, mais il est souvent un peu en retrait par rapport au Steinway. Comme pour prouver son esprit romantique tout de même, Kirill Gerstein, qui joue maintenant uniquement cette version du concerto et n'a plus besoin de la partition devant lui, offre en bis une Mélodie, opus 3 de Rachmaninov. Mais là encore, le pianiste semble bien trop dans la réflexion plutôt que dans l'effusion.
En seconde partie, Eine Alpensinfonie impose de compresser un maximum de musiciens sur la scène pourtant ample de la Philharmonie de Paris. Car il faut aussi de la place pour la console de l'orgue sur la gauche, qui empêche malheureusement de placer à côté les contrebasses, là où elles sont pourtant le plus audible dans cette salle. Avec l'introduction de la Nuit (Nacht) puis du Lever de Soleil (Sonnenaufgang), le niveau actuel de la formation parisienne et son habitude à jouer aujourd'hui ce type de partition ressort. Pour autant, peut-être aussi en raison de ce que recherche Bychkov, la pression créée par les cordes graves n'est pas celle des plus grands orchestres germaniques, au risque de créer une trop grande légèreté pour maintenir l'attention dans toutes les sections médianes. Très différente, car moins forte et moins massive qu'avec Mäkelä la dernière fois que l'ensemble jouait l'œuvre à Paris en 2021, l'interprétation ne lorgne pas non plus vers les sonorités viennoises qu'y met aujourd'hui un Thielemann, pour au contraire utiliser à bon escient les sonorités françaises développée par le superbe archet de la première violon Sarah Nemtanu, ou par le merveilleux solo qu'on aurait aimé bien plus long au violoncelle de Stéphanie Huang.
De grande tenue, les cors sont comme il le faut doublés pour certains par des Tuben (les allemands faits pour Wagner, pas les ophicléides créés presque au même moment pour Berlioz). En coulisse se trouvent également la douzaine de cors, trompettes et trombones prévue pour donner tout l'effet d'amplitude de la partition, parfaitement traitée aussi dans son ambiance alpestre avec les cloches de vaches à la 9e section. Quant aux moments les plus intenses, ils bénéficient pleinement du grand orgue de la Philharmonie. Le retour à la Nuit conclut le concert dans une atmosphère pensive, avant que le chef ne voie apparaître au salut une banderole avec un grand cœur et « Maestro Bychkov » inscrit dessus. Ses supporters sont déjà prêts pour ses prochaines apparitions à l'Opéra de Paris !






Je vous trouve assez sévère pour Gerstein et indulgent pour l’orchestre. Le premier a un jeu d’une finesse et d’une amplitude dynamique de grande classe. Peut-être pas la profondeur de son d’un Lugansky dans ce même répertoire mais il rend ce concerto vraiment intéressant, sans tomber dans le piège des tunnels de l’écriture du 1er mouvement. Un petite harmonie cependant pas toujours très juste.
Bychkov était à son affaire mais le relief des plans sonores était imparfait, limitant la lisibilité. Les registres de l’orgue étaient mal dosés, donnant trop de présence dans les dernières sections. Le 5 février on déplorait trois ou 4 accidents du cor solo. Au total cet orchestre manque de finesse, ce qui a tendance à empâter cette musique, qui n’en a pas besoin.