Avec l’Orchestre de chambre de Paris, comme un air de Pâques à Leipzig
A l'approche de Pâques, Thomas Hengelbrock propose un programme Bach, Frank Martin et Mendelssohn sous le double signe du Christ et du protestantisme. L‘Orchestre de chambre de Paris et la Maîtrise de Radio France incarnent tant cette musique qu'on se croirait à Leipzig, étonnant !

Six chorals du cantor de Leipzig associés au Polyptique de Frank Martin, son concerto pour violon en autant de mouvements et dédié à la passion du Christ, le tout se poursuivant par la symphonie Réformation composée par un jeune Mendelssohn pour célébrer la réforme luthérienne, voilà qui promettait un riche jeu de correspondances autour de la quête mystique pour autant qu'on ne sombre pas dans la leçon sur quatre siècles de protestantisme. Le résultat est un rare exemple d'un programme original où chacune des trois œuvres éclairent les deux autres, source d'élévation spirituelle et d'émotion sur la condition humaine, suscitant l'intérêt et stimulant la curiosité du public, sans abuser de ses forces.
En première partie, six chorals de Bach s'entremêlent au Polyptyque de Frank Martin, ouvrant et fermant cet ensemble que l'on pourrait qualifier de « baroque » si on méconnait tous les liens thématiques et spirituels entre les deux compositeurs protestants distants de 250 ans. C'est Yehudi Menuhin qui avait passé commande d'un concerto pour violon à Martin alors âgé de 82 ans. Le polyptique qui donne son titre au concerto est le retable peint par Duccio di Buoninsegna vers 1310 pour la cathédrale de Sienne, qui comporte 26 tableaux de la passion du Christ, et dont le compositeur retiendra six images, d'où le titre Polyptyque. Six images de la passion du Christ. Menuhin dira « Lorsque je joue le Polyptyque de Frank Martin, je ressens la même responsabilité, la même exaltation que lorsque je joue la Chaconne de Bach ». Si le grand violoniste a toujours eu le compliment facile et pouvait avoir un intérêt compréhensible à susciter l'attention du public par des comparaisons flatteuses, le concerto est effectivement magnifique, et l'association avec les chorals de Bach en fait ressortir toute l'élévation spirituelle, mais très incarnée dans l'émotion et le drame. Christian Tetzlaff incarne donc le Christ, comme l'a voulu le compositeur, mais un Christ humain, qui souffre comme nous, traversés que nous sommes de doutes et de fragilité. A cet égard, le deuxième mouvement « L'Image de la Chambre haute » est un sommet, qui correspond à ce moment où le Christ fait ses adieux à ses disciples. D'autres moments sont frappants, comme cette nudité d'expression qui semble se dissoudre dans le ciel dans l' »Image de Gethsémané », le solo désolé face aux imprécations de la foule dans l'« Image de Jugement », ou dans l' »Image de la Glorification » ces effets scintillants comme des jeux de lumière à travers les feuilles et la pureté finale du dernier trait de violon.

Le jeu de Christian Tetzlaff, tour à tour Christ, évangéliste ou simple mortel comme nous, est d'une présence et d'une justesse confondantes. Aucune esbrouffe, aucun geste ou attitude qui détourne l'attention de la musique et de ce qui s'y joue, son violon emplit le vaste espace du Théâtre des Champs-Elysées, de manière presque surnaturelle. En bis, le violoniste reste dans la tonalité avec le 3e mouvement Largo con espressione (une indication qui résume bien toute cette première partie de concert) de la Sonate pour violon seul n°3 en ut majeur BWV 1005. Entre Frank Martin et Bach, c'est la même lumière.
Si la Maîtrise de Radio France ne chante que 8 minutes (contre 27 minutes pour le Polyptique), son rôle n'en est pas moins déterminant. Au fil des chorals son expression est tour à tour recueillie, lumineuse, rassurante (Nun, ich weiß, du wirst mir stillen, BWV 105, donné après les 2e et 3e mouvements du Polyptique), force d'union, apaisante et finalement force spirituelle (Sanctus, Sanctus, Sanctus BWV 325). D'une concentration simple et dénuée d'emphase, ce n'est pas la Maîtrise de Radio France que l'on croit entendre, mais la communauté des Leipzigois du temps de Bach, de Mendelssohn, d'aujourd'hui.

La Symphonie Réformation (1829), donnée en seconde partie, réputée austère, est l'œuvre d'un jeune homme de 20 ans qui la compose dans le but politique de célébrer le tricentenaire de la Confession d'Augsbourg (1530), une déclaration de foi fondatrice du protestantisme à l'époque où Luther était encore mis au ban. Désavouée par Mendelssohn, elle ne sera publiée qu'en 1868, vingt après sa mort, et numérotée cinquième alors qu'elle était sa deuxième symphonie. En comparaison de la première partie, on redescend de plusieurs paliers en matière d'élévation et d'engagement émotionnel, ce qui est judicieux au regard de la capacité de concentration de notre condition humaine. Le jeune Mendelssohn étant plus flamboyant que celui de la maturité, on peut goûter cette musique bien faite que Thomas Hengelbrock dirige en Kapellmeister, c'est à dire avec de la vie, de de la chair, une montée en puissance et d'engagement qui rend toute sa justice au magnifique deuxième mouvement et son Allegro con fuoco. L'Andante est traité comme une danse, avec du corps mais sans pesanteur. Le mouvement final est élégiaque et frais avant que la célébration et son hommage à Luther et Bach permettent à la petite harmonie et aux cuivres de briller, célébrant une forme de grandeur et de joie de jeune homme, sans l'emphase pompeuse, sombre et nourrie d'hubris qui allait sévir plus tard et que Mendelssohn ne verra pas.
Thomas Hengelbrock qui en est à sa deuxième saison à la tête de l'Orchestre de chambre de Paris, Sofi Jeannin pour la Maîtrise de Radio France, et Christian Tezlaff ont accompli un modèle de concert, par la pertinence de son programme et par des musiciens qui ne sont préoccupés que par une seule question : l'incarnation musicale.
Crédits photographiques : © David Blondin
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