Szymon Nehring et Marin Alsop dans une lecture élégante et raffinée de la musique de Szymanowski
La Symphonie Concertante pour piano et orchestre – Symphonie n° 4 op. 60 – de Szymanowski est une œuvre phare du catalogue du plus grand compositeur polonais de la première moitié du XXᵉ siècle. La lecture raffinée de Szymon Nehring et Marin Alsop est une belle surprise dans une discographie déjà assez riche.
Cet album est le premier que Marin Alsop grave avec l'Orchestre symphonique national de Pologne. Le livret, hélas, ne mentionne nullement le fait que l'artiste américaine est l'actuelle directrice artistique et cheffe d'orchestre principale de la formation polonaise. Elle est aussi cheffe principale du Symphonique de la Radio de Vienne, du Philharmonie de Londres et demeure cheffe à titre honorifique du Symphonique de Baltimore. Sa discographie comprend plus de deux cents albums avec, pour la première fois, un programme consacré au compositeur polonais dont elle a régulièrement dirigé les œuvres en concert.
Contemporain de Béla Bartók, d'Anton Webern et d'Igor Stravinski, Szymanowski n'a connu une reconnaissance, hors de sa Pologne natale, que depuis les années 1990. Une notoriété tardive grâce à de nombreux interprètes, des enregistrements et de multiples éditions. La Symphonie Concertante appartient à la troisième période créatrice du compositeur. Si la première était encore ancrée dans le romantisme, la seconde fut marquée par une évolution harmonique inspirée, entre autres, par Scriabine et l'impressionnisme de Debussy. La troisième et dernière période qui débute à la fin des années vingt est celle de la redécouverte du folklore national polonais. A partir de 1927, Szymanowski dirige le Conservatoire de Varsovie. L'œuvre du compositeur représente une synthèse des esthétiques du début du 20e siècle. Portée par un souffle extraordinaire, mêlant souvent des textures complexes à une expressivité à « fleur de peau », elle serait une sorte de “miroir” polonais aux langages de Janáček en Tchécoslovaquie et de Bartók en Hongrie.
La Symphonie Concertante date de 1932. C'est le titre souhaité par le compositeur quand bien même la partition soit considérée comme sa Symphonie n° 4. Dédiée à Arthur Rubinstein, elle fut composée en même temps que le ballet Harnasie, l'un des chefs-d'œuvre de Szymanowski. Elle fut créée le 9 octobre de la même année, sous la direction de Gregor Fitelberg avec, en soliste, Artur Rubinstein, dédicataire de la partition. Celle-ci se révèle comme un véritable concerto pour piano. Œuvre relativement peu virtuose – Szymanowski la joua à plusieurs reprises – elle paraît assez proche du Concerto pour piano n° 3 de Bartók et, dans une moindre mesure des Noces de Stravinski.
Le piano de Szymon Nehring entre dans cet univers teinté de l'influence de Bartók et l'orchestre chante à l'unisson avec beaucoup de souplesse et sans écraser le soliste. Cette belle atmosphère sensuelle – excellents solistes des bois – se densifie grâce à des rythmes de plus en plus compacts et énergiques. La percussivité du piano n'est jamais agressive, mais porte un chant exalté qui culmine dans la redoutable cadence superbement éclairée par Nehring.
Les textures évanescentes des phrases et pourtant la grande clarté nécessaire au second mouvement Andante molto sostenuto offrent un mélange saisissant entre un climat pastoral et des dissonances chargées d'émotions. Un tel raffinement harmonique prévaut déjà dans la musique pour piano et de chambre du compositeur. Nehring compose son interprétation comme une ballade (bartokienne), mais une ballade chargée de mystère, de menaces avant que s'impose un élan dynamique et lyrique de plus en plus affirmé.
Ce sont les timbales, inquiétantes, qui introduisent le finale, Allegro non troppo. Le rythme explose avec de plus en plus de vigueur. Il repose sur un Oberek, une danse proche de la mazurka. Szymanowski évoqua une « dimension orgiaque par endroits ». La souplesse de la direction de Marin Alsop arrondit les angles d'une orchestration cinglante. Les excellents bois et violon solo modèrent les élans belliqueux et préservent un folklore comme recréé. Cette belle version s'achève en apothéose, l'énergie de tout l'orchestre et du piano jouant de vagues d'explosions sonores. Ce sont ici les jeux de couleurs et une fraîcheur de ton qui marque cette version si personnelle et éloignée de lectures plus âpres et dramatiques, de Piotr Paleczny à Louis Lortie en passant par Leif Ove Andsnes.
Trois ans avant l'enregistrement de la Symphonie, Szymon Nehring gravait dix des vingt mazurkas de l'opus 50. Des pages à nouveau tardives (1924-1925) dans la production du compositeur, inspirées d'un style national magnifié au siècle précédent par Chopin. Szymanowski empreinte les irrégularités des rythmes des danses de diverses régions. L'écriture est complexe, employant parfois le polymodalisme et la polytonalité. Nehring traduit avec aisance, une forme d'archaïsme recomposée dissimulant une complexité harmonique et rythmique impressionnantes. Pour autant, le pianiste préserve la spontanéité délicieuse et la beauté des mélodies. Un disque réussi.








