Frédéric Pierrot autour d’une lecture musicale avec Fernando Pessoa
Au programme de sa cinquième édition, le Festival L’Oreille du Perche a inscrit Pessoa : l’intranquillité, spectacle original incarné avec brio par le comédien Frédéric Pierrot, le contrebassiste Claude Tchamitchian et le batteur Christophe Marguet. Le comédien, homme de lettres mais également clarinettiste amateur, a bien voulu satisfaire notre curiosité. Ses réponses apportent un éclairage précieux sur la démarche du trio.

ResMusica : Lire des extraits du Livre de l’intranquillité, ce n’est pas faire le choix de la facilité ni de la séduction, même si la tranquillité ne peut être de notre monde actuel. Pourquoi ce choix ?
Frédéric Pierrot : En fait, il m’a été inspiré par une amie comédienne, Anouk Grinberg, qui m’avait demandé de la remplacer pour une lecture et qui à cette occasion m’avait dit : « tu devrais lire Pessoa, ça t’irait bien. » Elle ne le savait pas, mais je connaissais Le Livre de l’intranquillité pour l’avoir lu au moment de tourner avec Godard For ever Mozart, film dont la troisième partie s’intitule « Le Film de l’intranquillité ». C’est en voulant comprendre pourquoi il l’avait appelé comme ça que j’ai lu Pessoa. Et c’est pour cela que j’ai décidé de me lancer dans cette aventure. Le choix de le faire rythmiquement s’est fait après ma lecture du superbe « avertissement au lecteur » de Françoise Laye, la traductrice. Dans ce texte, que je trouve magnifique, on a l’impression qu’elle parle d’un corps qu’elle aurait connu. J’ai rencontré Françoise Laye, je pense qu’elle a passé des années en compagnie de Pessoa. Elle parle de lui comme si elle le connaissait physiquement. Elle parle de la convulsion du langage, à un moment donné. [FP s’empare de l’exemplaire posé sur la table et lit ce passage] : « Il désarticule la phrase, viole la syntaxe, introduit ruptures, syncopes, rapprochements brutaux, coexistence de mots ne pouvant, par nature, coexister… » Eh bien, je me suis dit, après avoir lu ce passage, que je voulais travailler le texte de Pessoa avec uniquement une batterie, voilà. Beaucoup plus tard est arrivé Claude, il y a trois ans, sur la proposition de Christophe, proposition insistante parce que je résistais à l’idée qu’il y ait une mélodie. Au départ, je voulais quelque chose de sec, dans un rapport direct du texte au rythme.
RM : Dans Le Livre de l’intranquillité, Pessoa affirme : « Dans la prose, nous parlons en toute liberté. Nous pouvons y inclure des rythmes musicaux, et néanmoins penser. » Est-ce que cette réflexion a pu vous guider dans votre interprétation, et vous-même, si sensible aux voix, entendez-vous celle de Pessoa ?
FP : Je n’entends pas la voix de Pessoa et je ne sais pas s’il existe des enregistrements, à ma connaissance, non. Ce que j’imagine très bien, à ma manière, c’est : comment il est travaillé de l’intérieur, dans une forme d’hypersensibilité, qui rejoint la mienne d’une certaine façon. Souvent, il décrit par exemple une lumière, la lumière d’un jaune sale et blême, et puis, petit à petit, de la description d’une atmosphère de Lisbonne, il passe à son sentiment intérieur. Comment ça passe de l’un à l’autre, comment tout cela se télescope, imbibe… C’est probablement la même chose pour un peintre… Ce qui me plaît beaucoup chez Pessoa, c’est sa révolte contre un état du langage, et c’est pour cela qu’on a appelé « Grammaire » le premier texte que je dis, où il propose de s’affranchir des règles. Il y a de la poésie, oui, mais sans code particulier. On sent quelque chose de rythmique, des moments lents, d’autres rapides.
RM : Considérez-vous la musique de vos comparses comme une caisse de résonance du texte que vous dites ?
FP : Au fil du temps, c’est presque l’inverse qui s’est passé. J’y pense très souvent. D’ailleurs, si les musiciens n’étaient plus là pour jouer, je ne lirais plus ces textes. Dans ce qu’ils proposent, j’entends quelque chose qui est au moins aussi réel et pertinent que les mots qui sont dits. Je veux parler de la musique en tant que métalangage. Même si, ici, la musique est relativement sobre, les musiciens expriment des choses qui sont même au-delà du texte. Il y a une séquence, il s’agit d’une lettre, qu’on ne lit pas ensemble, je dis bien : qu’on ne lit pas ensemble. Claude fait un solo qui est en rapport, car je leur dis à chaque fois que ça peut entrer en résonance, puis je la lis seul et enfin Christophe en fait son interprétation, c’est-à-dire ce que ça lui fait.
RM : En lisant Le Livre de l’intranquillité, on peut avoir l’impression que soi-même, l’individu, c’est-à-dire une conscience, peut être un obstacle à sa propre relation au monde. Pensez-vous que la musique abolisse cela en provoquant ce sentiment océanique cher à Romain Rolland, c’est-à-dire une ouverture et une participation à plus grand que soi ?
FP : La psychanalyste et philosophe Cynthia Fleury parle également de ce sentiment océanique dans un livre magnifique intitulé Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment. Pour répondre à votre question, c’est ce que j’essaye de faire, c’est-à-dire qu’à un moment donné, j’oublie le sens des textes, que je connais bien, mais il y a autre chose que je cherche derrière, qui est quelque chose que je ressens depuis longtemps, au-delà de la mélancolie. Pessoa est un homme en colère qui l’exprime de façon musicale. Pour en revenir au sentiment océanique, il y a deux odes, qui ne sont pas dans l’Intranquillité, l’« Ode maritime » et l’« Ode triomphale », où il est absolument question de ça. Tout cela va au-delà des mots, des, entre guillemets, petites histoires qu’il raconte. Il y a à la fois la frustration d’un homme dont la vie est banale, mais qu’il sublime par son talent d’écriture, car il est capable de choper tout ce qu’il y a derrière, tout ce qui ne peut être dit dans une conversation ordinaire.
RM : Toujours dans Le Livre de l’intranquillité, Pessoa juge le mouvement romantique en ces termes : « Tout le mal du romantisme vient de la confusion entre ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons. » Partagez-vous cet avis ?
FP : Mais non, mais c’est tout le bien du romantisme ! Je ne suis pas d’accord ! C’est ce qu’on aime, même si ça peut être piégeant. Ce qui est juste, c’est qu’il y a quelque chose d’une révolte chez Pessoa, qui fait qu’il n’est pas tout à fait romantique. Il y a des passages d’un romantisme fou, mais c’est toujours mélangé à une forme de révolte, de colère. Il n’est pas un romantique au sens strict. Moi, j’aime cette confusion entre la nécessité et le désir. Si vous mettez les deux ensemble, ça fait de l’explosif. D’une façon existentielle, Pessoa est un poseur de bombes. C’est un homme révolté (comme Camus) aux accents rimbaldiens et c’est ce que j’aime.
RM : Quels plaisirs vous apporte votre clarinette ?
FP : Moi, j’aime bien la voir et, quand on écoute une musique où je me dis : « tiens, là, on doit pouvoir trouver la tonalité », la prendre et essayer. Et, en général, je ne vais pas au-delà : une fois la tonalité trouvée, je ne cherche pas plus loin, c’est vous dire à quel point je suis fainéant ! J’aime trouver la tonalité, et parfois poser quelques phrases dessus, un peu d’impro, et je suis content. Je ne suis pas un homme de partition, même si je lis la musique. J’ai toujours fonctionné à l’oreille.












