La création lyrique à l’Opéra de Paris : l’année 1910

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Crédit photographique : La Poésie de Charles Gumery (couronnement de la façade coté droit du Palais Garnier) © Stianbh ; Augustin Savard © DR ; André Gailhard © DR ; Georges Hüe © DR

 

L’évènement majeur de l’année 1910 à l’Académie nationale de Musique, toujours placée sous l’administration de et Leimistin Broussan, fut la création in loco de Salomé de , le 6 mai. On nota également la présence des forces du Metropolitan Opera pour une soirée de gala placée sous la baguette de Toscanini, ainsi que l’invitation faite aux Ballets russes, qui s’étaient produit l’année précédente au Théâtre du Châtelet, pour Carnaval, Schéhérazade, L’Oiseau de feu et des suites de danses parmi lesquelles les Danses polovtsiennes du Prince Igor. La création eut aussi son rôle mais, cette fois encore aucun des ouvrages inédits présentés sur la première scène nationale ne gagna ses droits à la postérité. Nous évoquerons cependant les trois ouvrages lyriques concernés : La Forêt de Augustin Savard, Le Miracle de Georges Hüe et, en provenance des arènes de Béziers pour trois soirées de bienfaisance, La Fille du Soleil de André Gailhard.

La Forêt, légende musicale en 2 actes de Augustin Savard, sur un livret de Laurent Tailhade, créée le 16 février 1910, avec Jean-François Delmas (Pierre) Louise Grandjean (Némorosa) Ketty Lapeyrette (Jeanne) ; direction musicale : Paul Vidal.

Argument :

Pierre, jeune bûcheron, s’apprête à obéir à son maître qui lui a commandé d’abattre, arbre après arbre, toute la forêt pour laquelle il éprouve toutefois une tendresse particulière. Il lui semble en effet qu’elle recèle une âme qui l’attire. Sa fiancée, Jeanne, cherche en vain à l’arracher à cette fascination. Lorsque Pierre lève sa cognée, les arbres s’animent soudainement et des voix suppliantes puis menaçantes se font entendre. Némorosa, personnification de la forêt, entreprend alors d’enivrer le bûcheron de ses caresses. Entendant au loin le chant d’une procession, il s’arrache à son étreinte, mais Némorosa fait appel à une meute de génies malfaisants qui l’emportent jusqu’à la mort. Jeanne, accourue, ne trouve que la cognée de son bien-aimé et tombe inanimée.

Deux ouvrages inédits, en deux actes chacun, étaient à l’affiche de l’Opéra de Paris, le 16 février 1910 : un ballet de , La Fête chez Thérèse, sur un argument de Catulle Mendès, ainsi que La Forêt, une légende musicale composée par Augustin Savard (1861-1942), compositeur rare et discret qui signait à cette occasion sa première oeuvre théâtrale. Cet élève de Massenet, Premier Grand Prix de Rome en 1886, était le fils du célèbre professeur au Conservatoire et théoricien de l’harmonie ; il dirigeait lui-même le Conservatoire de Lyon depuis 1902.

Savard était le bénéficiaire d’une mesure de préférence accordée aux lauréats du Grand Prix de Rome, désignés par le ministre des Beaux-Arts sur proposition de l’Institut de France, et imposés à la direction de l’Académie nationale de Musique. Son austère rêve musical ne fut malheureusement gratifié ce jour-là que d’une écoute attentive mais ennuyée, le public réservant son enthousiasme au ballet présenté en seconde partie et animé d’un tout autre désir de plaire. Il est vrai que l’ouvrage avait essuyé dans la presse parisienne, avant même sa création, de vives attaques sans doute attisées par les réticences de la direction de l’Opéra à mettre l’ouvrage à l’affiche. A l’exception d’Arthur Pougin qui, dans Le Ménestrel, stigmatisa le « néant absolu » de la partition, la critique de la création fut plus mesurée : Louis Vuillemin souligna dans les colonnes de Comoedia la probité et la science du compositeur, ainsi que son refus des concessions, tout en regrettant son relatif manque de personnalité ; , pour Le Figaro, salua la valeur orchestrale d’une partition faiblement théâtrale, tandis qu’ écrivit dans Le Matin : « Certaines de ses pages, hérissées d’épineuses harmonies, ressemblent aux taillis touffus qu’on écarte, en se blessant un peu, pour franchir la lisière des bois, et qui cachent les longues allées de chênes où l’on rêve, où l’on oublie le monde ». Le compositeur avait sans doute été avant tout desservi par le livret trop symboliste du poète Laurent Tailhade, insuffisamment orienté vers les exigences du théâtre et ne convenant pas à son propre tempérament. Dans la Revue des Deux Mondes, Camille Bellaigue le reconnut : « Nous nous sommes trouvé dans une forêt obscure, où la voie droite était perdue, et c’est une dure chose d’avoir à dire combien est sauvage, âpre et rude, la forêt où MM. Tailhade et Savard nous ont conduit. Dans le fourré des paroles et dans celui de la musique, nous nous sommes tout de suite égaré ».

Nous noterons que la générale, le 13 février, avait été donnée au bénéfice des victimes des inondations de Paris, et que l’œuvre de Reynaldo Hahn allait sous peu partager l’affiche avec… Salomé, ce qui lui permit d’atteindre trente-cinq représentations sur la scène de l’Opéra pour sept seulement à La Forêt qui, reconnaissons-le, ne méritait sans doute pas meilleur sort.

La Fille du Soleil, tragédie lyrique en 3 actes de André Gailhard, sur un livret de Maurice Magre, donné le 3 avril 1910, avec Jenny Spennert (Lycia) Antoinette Laute-Brun (Nausithoë) Jean Noté (l’Hiérophante) ; direction musicale : Jean Nussy-Verdier.

Argument :

En Sicile, à l’époque homérique, une reine doit son pouvoir à sa seule beauté, mais il s’étiole à l’approche de la vieillesse. Le peuple finit par se révolter sous la conduite d’un berger, porteur d’aspirations et d’idées nouvelles. Le roi abdique au profit du berger mais la reine, sur la foi d’un faux oracle, égorge sa propre fille dans l’espoir de retrouver ainsi sa jeunesse. Constatant l’inutilité de son geste, elle se donna la mort tandis que le berger chante la vie éternelle, le soleil vainqueur et le triomphe de la jeunesse.

A l’occasion de trois soirées de gala, on donna La Fille du Soleil au bénéfice de la Société des Artistes et Amis de l’Opéra, de la Caisse des retraites du théâtre et de la Caisse des Victimes du Devoir. Cette tragédie lyrique avait été conçue à la démesure des Arènes de Béziers où, depuis 1898, se déroulait, sous l’impulsion d’un généreux mécène, Fernand Castelbon de Beauxhostes, une flamboyante saison estivale. Dans la cité héraultaise, pas moins de douze mille spectateurs avaient acclamé, au mois d’août de l’année précédente, l’œuvre de André Gailhard (1885-1966), Premier Grand Prix de Rome en 1908 (devant ) et – ce qui ne pouvait nuire à sa carrière naissante – fils de Pedro Gailhard, basse chantante devenue directeur de l’Opéra de Paris de 1884 à 1891, puis de nouveau de 1893 à 1907.

La Fille du Soleil n’était pas à proprement parler un opéra, mais plutôt un drame s’ornant d’un musique de scène très développée, avec intervention des chœurs et coexistence de rôles parlés et de rôles chantés. Cette oeuvre faisait en effet alterner musique, danse et poésie. Le jeune musicien y manifestait un réel savoir-faire théâtral, signant une partition animée et colorée, mais trop soucieuse de l’effet et dépourvue de toute originalité formelle. Le public réserva un excellent accueil aux quatre orchestres réunis pour l’occasion – dont deux formations militaires -, aux acteurs, danseurs, chanteurs ainsi qu’aux deux cents choristes venus de Béziers. Il ne sanctionna pas le caractère superficiel et décoratif de cette tragédie lyrique, au contraire du rédacteur de la Revue Musicale de Lyon qui regretta : « On ne voit apparaître chez ce jeune homme aucune jeunesse véritable, si jeunesse signifie audace et désir de nouveauté ; mais tout au contraire l’on constate en lui une tranquille soumission à une esthétique conventionnelle, et un attachement résolu à une sorte de musique qui était déjà surannée lorsqu’elle naquit il y a quarante ans ».

Le Miracle, drame lyrique en 5 acte de Georges Hüe, sur un livret de Pierre-Barthélémy Gheusi et André Mérane, première représentation à Paris le 30 décembre 1910, avec (Maître Loys) André Gresse (l’évêque) Marthe Chenal (Alix) Henry Dangès (Gaucher d’Arcourt) ; direction musicale : Paul Vidal.

Argument :

Au XVe siècle, une ville bourguignonne est assiégée par un aventurier italien qui convoite la courtisane Alix dont il est épris. Alors que la cité est près de succomber, Alix se sacrifie et s’offre au Condottiere qui lève le siège.

La population attribue la délivrance à sa sainte patronne, Agnès. Le sculpteur Loys lui érige une statue, pour laquelle Alix sert de modèle. Elle s’offre à lui.

Le jour de l’inauguration, la ville est en liesse jusqu’à ce que l’on dévoile la statue, qui est l’image d’Alix presque nue. Le peuple s’offusque et l’évêque prononce l’anathème contre les deux amants. Alix se révolte et clame la vérité puis elle poignarde le gouverneur (son ancien amant) qui cherche à briser la statue. Arrêtée, elle est condamnée à être brûlée vive.

L’évêque adjure Alix de sauver Loys en brisant la statue. Alors qu’elle’ s’apprête à le faire, elle s’effondre, foudroyée. Loys dévoile alors la statue qui se révèle être la pure et chaste figure de sainte Agnès. Le miracle est accompli.

La dernière création de l’année 1910 avait été confiée à un compositeur dont la place dans la vie musicale n’était pas négligeable, Georges Hüe (1858-1948), élève de Reber ayant obtenu le Premier Grand Prix de Rome en 1879, et qui avait déjà composé pour la première scène nationale, en 1901, un drame historique en trois actes intitulé Le Roi de Paris qui n’avait pas rencontré le succès. Le Miracle reçut un accueil généralement favorable, la critique saluant un ouvrage de belle facture dans la ligne mélodique comme dans l’orchestration et dans l’harmonie, avec en point d’orgue la scène d’amour extatique, quasi tristanienne, du deuxième acte, même si certains soulignèrent des inégalités dans l’inspiration et un manque certain d’originalité. Dans Les Annales du Théâtre et de la Musique, Edmond Stoullig nota : « Le Miracle n’est pas un chef-d’œuvre, mais l’auteur est un exquis musicien, dont l’Opéra peut être fier d’avoir représenté l’intéressant ouvrage. Les chœurs sont bien traités, le ballet est charmant, et l’orchestration, peut-être un peu trop touffue, mériterait des éloges sans réserves, si elle ne couvrait trop souvent les voix ». Gabriel Fauré se montra le plus élogieux, en évoquant dans les colonnes du Figaro « une partition qui se signale tout d’abord par la franchise et la clarté du style, par la logique et la solidité des développements », tandis que Adolphe Aderer, dans Le Petit Parisien, regretta que la brutalité du livret s’accordât mal à la délicatesse du compositeur.

La sincérité et la probité de l’ouvrage lui permirent de rester à l’affiche de l’Opéra jusqu’à la première guerre mondiale, totalisant vingt représentations, malgré le maigre intérêt de son livret.

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