Le texte nu de Laurent Mauvignier par Angelin Preljocaj

Danse , La Scène

Théâtre de la Ville. 23/II/13. Ballet Preljocaj : Ce que j’appelle oubli. Texte : , « Ce que j’appelle oubli ». Chorégraphie et mise en scène : . Musique : 79D. Scénographie et costumes : . Création lumières : Cécile Giovansili-Vissière. Narrateur : Laurent Cazanave. Danseurs : Aurélien Charrier, Fabrizio Clemente, Baptiste Coissieu, Carlos Ferreira da Silva, Liam Warren, Nicolas Zemmour.

Ce fut un fait divers. Puis un texte de . C’est aujourd’hui une chorégraphie d’ qui met des mouvements sur l’indicible. A Lyon, dans un supermarché, un homme eut soif et but une cannette de bière dans les rayons. Quatre vigiles l’y surprirent et le tabassèrent à mort dans les réserves. Fin du fait divers et début de l’art. Rien de plus cru, de plus violent a priori que ces quelques mots, dont Laurent Mauvignier a fait un texte remarquable, sans ponctuation ni respiration. Sur scène, ces mots prennent chair dans la bouche de Laurent Cazanave, comédien choisi et dirigé par . Ils prennent forme dans les corps des six danseurs – tous excellents – qui incarnent tour à tour les vigiles ou leur victime, mais aussi la figure de la fatalité.

A aucun moment la violence n’est visible – pas de coups portés, mais sa déflagration est perceptible à chaque instant : dans la ronde des corps qui enserrent le jeune marginal, dans le tee-shirt rouge qui jaillit de cette étreinte, dans les corps suppliciés et sensuels des backrooms de la deuxième partie du spectacle. La violence psychologique amenée par le texte est adoucie par la diction moelleuse du comédien et par la sérénité des danseurs. Ce qui n’empêche nullement la tension dramatique de croître et de s’installer, suscitant parfois le malaise et l’effroi.

Angelin Preljocaj dépeint d’abord une virilité narcissique et défaillante, des hommes qui ont besoin d’humilier pour prouver qu’ils sont des hommes, une victime qui n’arrive pas à dire non. L’érotisme de certaines scènes, où l’acte sexuel est si proche de la mort, trouble. Les danseurs ascétiques, froids et glaçants dans les scènes du supermarché, gagnent en volupté en simulant la jouissance. Le chorégraphe profite des différents climats du spectacle pour explorer le corps masculin dans tous ses états. Il y intègre peu à peu le corps moins tenu et plus malléable du narrateur, porté par les danseurs à bout de bras. Une façon d’apaiser la radicalité de son discours corporel, de réintroduire une certaine normalité physique dans ce qui aurait pu être trop mécanique ou trop parfait.

Pour les interprètes, comme pour les spectateurs, le texte de Laurent Mauvignier est une épreuve. En créant de l’empathie pour la victime, comme pour ses bourreaux, en mettant en scène les dernières pensées du jeune marginal, il nous projette dans les allées de ce supermarché lyonnais, dans les bas-fonds de la violence ordinaire. Le spectacle, en nous forçant à entendre la vérité, touche juste.

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