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Abécédaire Tristan : C comme Cinéma

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Le 10 juin 1865 à Munich : Tristan et Isolde de Wagner, l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la musique, est jouée pour la première fois. Un évènement que Resmusica a choisi de commémorer sous la forme d’un Abécédaire. Notre dossier : Abécédaire Tristan

 

L’Âge-d’Or2Le 10 juin 1865 à Munich : Tristan et Isolde de Wagner, l’une des œuvres les plus importantes de l’histoire de la musique, est jouée pour la première fois. Un événement que Resmusica a choisi de commémorer sous la forme d’un Abécédaire Tristan. Aujourd’hui, Tristan et… le cinéma.

A peine le cinéma naît-il, dans la dernière décennie du XIXe siècle, que la musique l’accompagne. Et s’il est une figure qui domine le répertoire à cette époque, c’est bien Wagner. Tristan n’est pas aussi utilisé que la « Chevauchée des Walkyries » et le prélude de Lohengrin, et pourtant une revue de Tristan au cinéma révèle une étonnante richesse.

Tristan chez Buñuel, le coitus interruptus

Une fois sa carrière lancée sur les scènes d’Europe et d’Amérique, l’opéra devient le symbole de l’extase amoureuse. C’est aussi l’œuvre d’art total par excellence. Un double statut qui invite, en retour, à la parodie sacrilège. C’est précisément l’utilisation qu’en fait Luis Buñuel dans ses deux premiers films, un Chien andalou (1929) et l’Âge d’or (1930). Le premier était certes un film muet, mais il était accompagné, au moyen de disques, par une alternance de tangos et Tristan. Dans l’Âge d’or, la « Mort d’amour d’Isolde », jouée devant un public guindé, accompagne à juste titre l’étreinte passionnée du couple principal. La montée de l’extase est toutefois annulée par le chef d’orchestre, qui abandonne son poste et va lui-même embrasser la Femme. Buñuel et Dali passent aussi le prélude à la moulinette, en l’interrompant brutalement par un bruit de chasse d’eau, puis par une sonnerie de téléphone. Entre fascination et sabotage surréaliste, Tristan joue ici un rôle capital : la musique exprime, autant que l’image, l’impossibilité de combler le désir sexuel à cause des conventions sociales et religieuses.

Excalibur2Tristan, la passion à l’écran

L’originalité de Buñuel souligne la fonction la plus courante de Tristan au cinéma : illustrer l’amour-passion, généralement en lien avec la mort. C’est le cas notamment à la fin de l’Adieu aux armes (Frank Borzage, 1932), pour la scène d’amour de Lancelot et Guenièvre dans Excalibur (John Boorman, 1981), et même à la fin de la version modernisée de Roméo et Juliette avec Leonardo DiCaprio (Roméo + Juliette, de Baz Luhrmann, 1996). De façon certes quelque peu pervertie, la « Mort d’amour » accompagne un crime passionnel dans la Femme au gardénia (Fritz Lang, 1953), où cette musique permettra finalement d’identifier l’assassin, et encore un crime dans les Cousins, second film de Claude Chabrol (1959).

Tristan dans les films sur Wagner

Dans Ludwig – Le crépuscule des Dieux de Visconti (1972), Tristan n’est pas très présent. On croit pourtant l’entendre constamment. C’est que Visconti a choisi d’utiliser un fragment de Wagner, un thème en la mineur puissamment « tristanesque », connu sous le nom de thème de Porazzi (du nom d’une place de Palerme). Pas de « Mort d’amour » non plus. C’est le duo du second acte qui illustre la scène du baiser entre Louis II et Sissi. Hans von Bülow joue le même duo au piano pendant que Cosima annonce à Wagner qu’elle est enceinte de lui. Le parallèle avec l’action de l’opéra est évident. De manière plus didactique, le monumental Wagner de Tony Palmer (1983) consacre plus de trois quarts d’heure à la création de Tristan, montrant notamment Richard Burton, tout de velours vêtu, faisant répéter le duo à ses créateurs, Ludwig et Malvina Schnorr von Carolsfeld, alias et Dame Gwyneth Jones…

Avatars et curiosités

Le cinéma offre des incarnations surprenantes de Tristan, inimaginables sur scène. Par exemple, Jeanette MacDonald, diva capricieuse minaudant sa « Mort d’amour », avant de se plaindre à son imprésario que son partenaire sent l’ail (l’Amant de minuit, de Hamilton MacFadden, 1930). Ou encore deux enfants chantant « O sink hernieder » dans le très étrange Black Moon de Louis Malle (1975).

Dans le dessin animé de Disney la Baleine qui voulait chanter au Met (1946), Nelson Eddy prête sa voix au Tristan de l’énorme cétacé, qui remplit la scène de l’ancien Metropolitan Opera et peut faire monter son Isolde sur sa nageoire, tel King Kong. À moins que ce ne soient la corpulence de , indispensable dans ce rôle à New York, et les demandes surhumaines de Wagner à ses chanteurs qui ont fait de Tristan un symbole de la démesure lyrique ? On en trouve trace jusque dans la publicité pour le jeu de bataille navale (Touché-coulé), où c’est bien Tristan (malgré le costume de style plutôt Wälsungen des chanteurs) qui est interrompu par le fameux cri : « Il a coulé mon porte-avion ! » (ina.fr).

yukoku

Sous le soleil noir de Tristan

Comme pour continuer la recherche de l’art total, quelques films semblent s’abandonner totalement à la puissance de l’œuvre. C’est le principe du film à sketches Aria (1987), qui propose une séquence de Franc Roddam : durant les 7 minutes de la « Mort d’amour », on voit un couple (Bridget Fonda débutant à l’écran) arriver dans un hôtel de Las Vegas, faire l’amour, puis s’ouvrir les veines.

Sur un scénario similaire, le court-métrage de Mishima, Yûkoku (Patriotisme, 1966) est d’une autre force. D’abord, évidemment, parce que l’écrivain accomplira quelques années plus tard le seppuku (suicide par éventration) qu’il joue ici en personne – une vision à déconseiller aux âmes sensibles. Mais aussi parce que ce film muet est accompagné d’un bout à l’autre par un arrangement orchestral de Tristan. Le thème du philtre de mort (pour le générique), les cors de chasse du second acte (pour le retour de l’homme), le duo (pour la dernière étreinte) et enfin la « Mort d’amour » ajoutent au pouvoir de fascination des images, en un étonnant mélange de romantisme occidental et d’esthétique nô.

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Enfin, avec Melancholia (2011), et une bande-son fondée essentiellement sur le prélude, Lars von Trier ose un film absolument « tristanesque » : d’une longueur épuisante, d’une tonalité nocturne et dépressive, tout entier dirigé vers l’anéantissement (en l’occurrence, celui de la Terre par la planète Melancholia). Un film qui réussit à provoquer, à l’image de Tristan, chez les uns l’insupportable ennui, chez les autres intoxication physique et ivresse métaphysique…

Crédits : L’âge d’or (1930) Luis Buñuel; Excalibur (1981) John Boorman; Publicité « Touché-coulé » © Ina.fr; Yûkoku (1966) Mishima; Melancholia (2011) Lars von Trier

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