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Le Barbier de Séville entre Molière et Ionesco

La Scène, Opéra, Opéras

Nice. Opéra. 24-II-2016. Le Barbier de Séville, opéra-bouffe de Gioachino Rossini sur un livret de Cesare Sterbini. Mise en scène : Federico Grazzini. Décors : Andrea Belli. Costumes Valeria Donata Betella. Lumières : Bernard Barbero. Avec : Daniele Zanfardino, Le Comte Almaviva ; Alfonso Antoniozzi, Bartolo ; Ketevan Kemoklidze, Rosina ; Mattia Olivieri, Figaro ; Marco Vinco, Basilio ; Sophie Fournier, Berta ; Richard Rittelmann, Fiorello ; Thierry Delaunay, Officier ; Valerio Napoli, Ambrogio, Notaire. Chœur de l’Opéra de Nice (chef de chœur : Giulo Magnanini) et Orchestre Philharmonique de Nice, direction : Guillermo Garcia Calvo.

barbier photo 2L’Opéra de Nice fait venir d’Italie (production du Circuito Lirico Lombardo AS.LI.CO.) un Barbier de 2011 délocalisé dans l’Ohio des années 50, pour un étourdissant jeu de marionnettes mâtiné d’un soupçon d’absurde.

On ne connaissait pas Federico Grazzini mais l’on jurerait que le metteur en scène italien connaissait la géniale mise en scène que Jean-luc Lagarce conçut pour La Cantatrice chauve du grand Eugène. C’est sur la même pelouse verte qu’il installe sa première image d’un terrain de golf désert, puis la façade d’une demeure victorienne, puis la même haie à tondre côté cour, et aussitôt le même humour virevoltant et décalé. Chez Rosine, papier peint et accessoires choisis (un immense trophée à tête de renne, une délirante commode longiligne, une TV dispensatrice de calomnies…, tous destinés à être mis à mal à l’acte II) confirment l’univers choisi d’un second degré alléchant. Le toit de la demeure de Bartolo sera arpenté par Figaro et même par la Garde pour une scène hallucinatoire autour d’une énigmatique sphère rouge. Echappée du générique de début, démultipliée sous forme de ballons rouges au générique de fin, la boule envahira le salon de Rosine, à l’instar du cadavre d’Amédée dans le hit éponyme du grand dramaturge de l’absurde. Dans ce décor balayé par une lumière inventive, et que l’on croirait croqué par Tim Burton, s’ébattent des silhouettes au diapason quant à l’humour vestimentaire et capillaire. Une agitation millimétrée s’empare 2h30 durant d’une distribution menée tambour battant par un séduisant Figaro, clone de Philippe Caubère dans le Molière d’Ariane Mnouchkine. Même si chaque personnage, jusqu’au rôle le plus épisodique, est dessiné avec soin, c’est ce Figaro jamais en repos qui retient principalement l’attention justifiant comme rarement son rôle-titre : Grazzini fait du célèbre barbier un tailleur de haies, un facteur, un bâtisseur, un agent de toutes les circulations (décor compris). Aucune fragrance de mélancolie (pas même sur l’ultime image de la solitude éternelle de Bartolo) dans cette lecture en phase avec la riante musique de Rossini.

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Dans ce spectacle (encore un peu en manque d’huile technique en ce soir de première) qui promet peut-être un peu plus (on sait combien rire peut lasser) dans son Acte I qu’il n’aura finalement donné en fin de parcours (on y aura perdu la boule…rouge), il faut louer l’adéquation de la distribution. Figaro, , très bon chanteur malgré un accident passager dans son air d’entrée, certainement imputable à la fougue de l’acteur. Mais aussi la Rosine de Ketevan Kemoklidze, parfaite mezzo colorature telle que l’a voulue Rossini (le programme rapporte l’humour du compositeur qui demanda à la soprano Adelina Patti après son exécution d’Una voce poco fa : « De qui est l’air que vous venez d’interpréter ? »). Extrêmement douée pour la scène, vis comica incluse, la pétulante cantatrice géorgienne est une familière d’un rôle qui ne lui pose aucun problème. Son Almaviva, injustement sous-applaudi en ce soir de première, est pourtant le tenore di grazia lui aussi typiquement rossinien, ne faisant jamais étalage d’une voix légère et gérée avec intelligence. Excellent Basilio de , parfait Barbon barbant d’. Berta très présente de et Fiorello impeccable de Richard Rittelmann se détachent particulièrement d’une équipe de comprimarii seulement ternie par un Officier un peu vert.

Autre motif de satisfaction, la direction très précise, que l’on croirait plutôt sage, très premier de la classe, de , si ce dernier ne parvenait, à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Nice, à nous révéler des détails insoupçonnés dans maints passages d’une partition rebattue.

Dans la carrière d’une œuvre souvent représentée au premier degré, ce Barbier niçois est à marquer d’une… boule rouge.

Crédit photographiques : © D. Jaussein / Opéra Nice Côte d’Azur

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