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Wroclaw fêtée par Musica Electronica Nova

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Wroclaw (Pologne). 20-V-2016. York Höller (né en 1944) : Résonance pour orchestre et sons électronique. Simon Steen-Andersen (né en 1976) : Double up pour petit orchestre et sampler. Piotr Roemer (né en 1988) et Szymon Stanislaw Strzelec (né en 1990) : Duet pour orchestre et électronique (CM). Wolfgang Mitterer (né en 1958) : Innen drinnen pour orchestre et électronique. Barbara Sas, sampler; NFM Filharmonia Wroclawska; Marcin Rupociński, Piotr Roemer, Szymon Stanislaw Strzelec, électronique. Direction Michaɫ Klauza
21-V-2016 . Agata Zubel (né en 1978) : Double Battery pour ensemble et sons spatialisés. Yan Maresz (né en 1966) : Tutti pour ensemble et électronique. Edgard Varèse (1883-1965) : Octandre pour huit instruments. Jean-Luc Hervé (né en 1960) : Germination pour ensemble et électronique puis dispositif sonore et végétal. Ensemble Intercontemporain ; Thomas Goepfer, projection du son; Sylvain Cadars, réalisateur informatique; technique IRCAM; direction Guillaume Bourgogne.

13247774_10153460360547854_7326376425385838391_oLa ville polonaise de Wroclaw est cette année capitale européenne de la culture (tout comme San Sebastián en Espagne). Pour fêter l’événement, la biennale Musica Electronica Nova (MEN), portée par la compositrice Elzbieta Sikora depuis 2009,  organisait quatre jours festifs dans l’espace prestigieux de la nouvelle Philharmonie qui a ouvert ses portes en septembre dernier.

Immense vaisseau aux lignes épurées d’une couleur terre de Sienne très chaleureuse, la Philharmonie offre en façade une magnifique verrière où se reflète l’ancien bâtiment de l’opéra qui lui fait face. Doté de nombreux espaces de différentes jauges, le bâtiment luxueux et très fonctionnel abrite une salle des concerts de 2300 places, adoptant le traditionnel et bien sonnant moule de « la boîte à chaussures ».

La thématique européenne parcourt la programmation de cette manifestation dont l’intitulé Tauron MEN renvoie au sponsor Tauron sans qui rien n’aurait pu advenir. Ainsi Elzbieta Sikora a-t-elle passé commande à de nombreux compositeurs électroacoustiques, leur demandant de réaliser le « portrait » d’une capitale européenne, parmi la dizaine de grandes villes sélectionnées (Wroclaw évidemment mais aussi Cracovie, Varsovie, Vilnius, Paris, Barcelone…), sous la forme d’un « cinéma sonore » d’une durée moyenne de 45 minutes. Dans le cahier des charges, chacune des pièces, collectives ou non, doit utiliser au moins un son naturel enregistré dans la ville choisie. Ces projections dans le noir, avant et après les concerts du soir, sont assidûment suivis par le public à qui l’on offre le confort d’énormes poufs très relaxants. Citons, parmi les plus beaux « portraits » entendus, celui de Berlin s’achevant par les fulgurances sonores de et et la réalisation de , Oslo : real-surreal, une pièce de 2008 qui venait superbement ponctuer cette odyssée sonore.

orkiestra_2_artykuLe premier concert d’orchestre avec le NFM Filharmonia de Wroclaw, sous la direction exemplaire de Michaɫ Klauza (actuel directeur de l’Orchestre symphonique de la Radio polonaise), bénéficie de l’acoustique généreuse de la grande salle de la Philharmonie, toutes les œuvres du programme faisant intervenir l’électronique. Ainsi Résonance (1981) qui débute la soirée est-elle une commande de et de l’ au compositeur allemand , ancien directeur du studio de la WDR de Cologne. Le compositeur modèle le mouvement des sons dans l’espace par le relais des timbres instrumentaux et les réponses de l’électronique. Très boulézienne, l’œuvre puissante autant que raffinée est magnifiquement conduite par le chef et ses musiciens. Pour Double up du Danois , un sampler (piloté par Barbara Sas) est sur le devant de la scène. Le couple tension/détente – celui de la respiration – est à la source du geste, dans cette pièce aussi drôle que facétieuse charriant un matériau très hétérogène que le compositeur fait fonctionner en boucles. Des objets trouvés – sonnerie de réveil, trompe, bribes de voix… – provenant de l’échantillonneur se combinent avec la source instrumentale en un montage virtuose et de plus en plus étrange, qui réserve in fine bien des surprises. L’engagement des musiciens est total dans cette pièce galvanisante et un peu folle où opère l’imagination foisonnante de ce trublion de la composition. Non moins réussie, la création mondiale et commande de MEN est une œuvre à quatre mains, Duet, des jeunes compositeurs polonais Szymon Stanislaw Strzelec et Piotr Roemer. Habitée d’une pensée électronique, l’écriture tend vers la fusion des deux sources sonores dans une dimension plastique du matériau et une floraison de couleurs qui maintiennent la tension de l’écoute jusqu’aux fulgurances finales. Enfin nous surprend dans Innen Drinnen (2014) où le symphonique prend le pas sur l’électronique. Dans cette musique immersive, la pâte orchestrale somptueuse rappelle parfois les mixtures de l’orgue – qu’il pratique – et véhicule une dramaturgie latente où motifs mélodiques, tensions chromatiques et bouffées de lyrisme irriguent une trame orchestrale superbement conduite.

Pour ce week-end exceptionnel, Le MEN avait invité l’ et l’ sous la baguette de pour un concert performance qui faisait l’événement. Confiné dans la « salle rouge » trop exiguë et à l’acoustique un peu sèche, le concert s’achevait avec bonheur en extérieur, sous la pleine lune et dans l’air doux d’un soir quasi estival !

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Pour l’heure, c’est la création mondiale et commande de l’EIC, Double Battery d’Agata Zubel, star polonaise tout à la fois chanteuse et compositrice, qui débute la soirée. La partie électronique se limite ici à une mise en espace du son instrumental. Sont convoquées deux clarinettes basses – en vedettes et – placées en fond de salle et un set de percussions très tapageur qui nous ferait presque oublier le reste de l’ensemble. Une très belle introduction entre bruit et silence, aux gestes heurtés et chaotiques, prépare l’entrée tonitruante des deux solistes qui vont occuper et saturer l’espace – slaps crépitants et sons multiphoniques déjantés – dans un temps très/trop long, une percussion musclée et généreusement amplifiée rejoignant bientôt les deux virtuoses : « De la musique de sauvage avec tout le confort moderne » aurait dit Debussy. Remarquable, la coda aux remous inquiétants, traversée de souffles, frottements, grincements et autres oscillations apaise et réconcilie : « L’absence complète la plénitude » souligne très à propos la compositrice.

IMG_0157Les vingt bonnes minutes de changement de plateau avant la pièce suivante freinent un brin notre enthousiasme et font espérer une future technologie sans fil, avec les SmartInstruments peut-être…

Sous le geste investi de , Tutti de saisit par la beauté du spectre sonore, relayé par l’électronique dans les premières minutes de l’œuvre, et les moirures des couleurs engendrées par les transformations live du son instrumental dans les sections suivantes. On aurait souhaité une acoustique plus généreuse et davantage d’espace pour cette musique de processus libérant une énergie et une puissance phénoménales.

IMG_0160Souffrant du même handicap, l’exécution d’Octandre d’, en début de seconde partie, nous rappelle que Jean-Luc Hervé invoque le compositeur bourguignon – plus précisément son œuvre Désert qui juxtapose l’instrumental et l’électronique – pour présenter son concert-installation Germination. Épris de nature et de jardin zen, Hervé focalise aujourd’hui ses recherches sur les relations entre monde sonore et environnement naturel. L’œuvre qui a été créée en 2013 à l’Ircam lors du festival Manifeste fonctionne ce soir à merveille. Sa réussite tient également au travail de la paysagiste polonaise Magdaleny Subocz. Elle a conçu, en extérieur, sur l’esplanade de la Philharmonie de Wroclaw, un décor végétal singulier pour accueillir le dispositif sonore de la seconde partie de l’œuvre : une cinquantaine de petits haut-parleurs sans fil destinés à enchanter l’espace durant quelques quinze minutes.

C’est dans la « salle rouge » toujours, avec les solistes de l’EIC, que s’amorce Germination, dans le fracas tellurique du tambour à cordes et autres impacts sonores décuplés par l’amplification. Les vingt minutes de cette première partie mettent à l’œuvre le processus d’éclosion à travers une écriture inventive et subtilement colorée générant des lignes flexibles et ascensionnelles à l’aune du développement organique de la graine. Saluons le travail formidable du chef et ses instrumentistes pour servir la trajectoire d’une écriture exigeante qui sera relayée in fine par l’électronique : plus fluide et vertigineuse encore, cette partie transitoire invite le public à se diriger vers la lumière naturelle, crépusculaire et idéale pour déambuler librement au sein de l’installation, et apprécier les vertus de telles « plantes électroniques ».

Photos : 1 et 2 (c) National Forum of Music of Wrocław; Agata Zubel (c) Barbara Czartoryska; Jean-Luc Hervé et Guillaume Bourgogne (c) DR

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