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Gautier Capuçon se mesure aux sonates de Beethoven

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g-capuconResMusica a rencontré à l’occasion de la sortie de son double album dédié aux sonates de Beethoven avec chez Warner, des œuvres qu’il va jouer à Paris en deux concerts, le premier hier à la Philharmonie de Paris, le second à la Fondation Louis Vuitton le 20 mars 2017. L’occasion d’évoquer avec lui ce que représentent ces sonates d’une part, son activité de masterclasses à la Fondation d’autre part.

« Je cherche à donner aux jeunes ce que j’ai reçu au moment de la transition entre la fin des études et le début de la vie professionnelle, lorsqu’on a besoin de conseils à la fois musicaux et extra musicaux et qu’on n’a plus vraiment de professeur. »

ResMusica : , vous avez enregistré l’intégrale des sonates et variations de Beethoven avec , que représentent ces œuvres pour vous ?
Gautier Capuçon :
Les sonates de Beethoven constituent une vraie intégrale, importante en elles-mêmes et pour les violoncellistes ; il y a les Suites de Bach, la bible du violoncelliste, et puis les sonates de Beethoven… Ce sont les piliers de notre répertoire. C’est le seul compositeur qui ait autant écrit pour cette formation. Il n’y a pas de compositeur ayant écrit cinq concertos pour violoncelle par exemple (mis à part Vivaldi ou Boccherini, mais à l’époque baroque). Cela faisait longtemps qu’on y pensait avec Frank. De plus j’ai une relation de quasiment vingt ans avec Frank Braley, nous avons fait beaucoup de musique de chambre ensemble : d’abord du trio, du quatuor, du quintette et puis on s’est mis à jouer ensemble depuis la parution du CD autour de la Sonate « Arpeggione » de Schubert ; on a fait beaucoup de tournées autour de ce disque et ça nous a beaucoup rapprochés.
Depuis ces tournées, il y a une vraie intimité, une proximité avec Frank Braley. On avait beaucoup joué les Beethoven, mais de manière épisodique. Enregistrer l’intégrale, c’est faire le choix des œuvres, ce n’est pas une question d’âge, juste un sentiment intérieur. Et puis avec Frank c’était un désir partagé ; il y a une véritable amitié, personnelle même au delà de l’entente musicale. La vraie tournée commence samedi 8 octobre et je me réjouis de cette étape.
Un disque, c’est la genèse du projet, et puis l’enregistrement. Nous avons réalisé cet album dans le Schloss Elmau en Bavière un hôtel merveilleux dans la nature, où il y a toujours eu des rencontres artistiques, littéraires, des conférences de grands hommes politiques, un lieu magique dans une salle en bois qu’on connaît bien, Frank et moi ; c’est un endroit extraordinaire, sublime au milieu de la nature et qui de plus était disponible pendant cinq jours. C’est un endroit très inspirant. Et les ingénieurs du son ont fait un travail remarquable. Ce serait plus difficile d’avoir une grande salle de concert pendant cinq jours… Après les sonates continuent à vivre, après la sortie du disque. C’est génial de pouvoir continuer à vivre, évoluer et mûrir avec Frank ; le disque c’est comme la photo de la pochette prise à un instant T.

R.M : Vous avez fait le choix de faire paraître l’album avant la tournée, et non l’inverse, pourquoi ?
G.C : En fait, je tourne avec les sonates de Beethoven depuis près de vingt ans, épisodiquement dans des programmes variés. Là, c’est la tournée de l’album, qui sert le programme. On joue toujours une œuvre en amont de l’enregistrement. Dans cette tournée, ce sont les organisateurs qui choisissent. Il y a des endroits où les organisateurs n’en choisissent que certaines, d’autres où ils demandent l’intégrale, d’autres où ils panachent avec des variations. Ils font leur marché dans le disque. C’est génial pour nous parce que, chaque jour ça change. L’intérêt de la tournée est aussi de faire la promotion du CD. C’est rare de faire une pareille tournée sans lien avec un disque. C’est une phase importante dans la vie d’un album ; il y a la naissance du projet, l’enregistrement et la tournée, magique.

R.M : Votre premier concert parisien aura lieu dans la grande salle de la Philharmonie, n’est-ce pas un peu démesuré pour de la musique de chambre ?
G.C : Personnellement, j’y ai déjà joué en trio en juin dans la Philharmonie; c’est la première fois que je jouerai en récital. En fait, quand on est sur scène, il y a une impression de proximité avec le public qu’on ne ressent pas forcément depuis la salle, qui paraît gigantesque. De toute façon, c’est une salle avec une acoustique superbe, une des meilleures au monde actuellement, et on peut jouer avec l’acoustique elle-même, prendre des risques, descendre dans des couleurs inouïes, aller dans les extrêmes. Évidemment, ce n’est pas comme jouer dans un salon, un concert privé, où on a le côté intime de la musique de chambre car c’est une grande salle de concert, un autre concept, mais avec une acoustique superbe ; on a vraiment l’impression d’être à côté des spectateurs. D’ailleurs on entend partout si quelqu’un laisse tomber un programme ou des clefs par exemple…

R.M : Votre frère a enregistré les dix sonates pour violon avec Frank Braley également, envisagez-vous de vous réunir pour graver les trios, qui représentent le troisième cycle majeur de musique de chambre avec piano beethovénien ?
G.C : C’est une très bonne question ; pour dire la vérité, c’est une idée que j’ai émise, je serais ravi de pouvoir faire cela, nous verrons. Les trios, c’est une aventure énorme. Mais les sonates aussi, c’est un voyage extraordinaire, la dernière sonate c’est déjà les derniers quatuors, Hammerklavier, la Neuvième Symphonie.

gautier-c-fabien-monthubert-erato-warner-classics-2R.M : On transmet à l’éditeur, alors…Vous donnez donc votre premier concert parisien (sonates 2,4 et 5) le 18 octobre à la philharmonie, le second (sonates 1 et 3, variations) le 17 mars 2017 à la Fondation Louis Vuitton, un lieu auquel vous êtes particulièrement attaché, pouvez-vous nous en parler ?
G.C : Oui, la Fondation a été inaugurée en octobre 2014 et m’a contacté vers juin 2014. et elle bénéficie d’un superbe auditorium dont l’acoustique a été réglée par Toyota, certainement le meilleur acousticien du monde. C’est une salle qui fait entre 350 et 450 places assises en gradin et qui peut aussi se transformer pour environ 1000 personnes debout. Cette année, c’est la troisième saison de ma classe de violoncelle, l’unique classe d’excellence, un terme auquel je tiens beaucoup, au monde, dans un musée de plus. Je suis très heureux de voir l’enthousiasme qu’elle a suscité chez la fondation. Elle se déroule en six périodes de trois-quatre jours dans l’année, et s’adresse à six violoncellistes que j’ai sélectionnés, d’abord par un examen de dossiers avec des extraits vidéos laissés au choix des candidats (aujourd’hui avec les liens youtube c’est facile pour les jeunes d’avoir ça), puis par audition d’une vingtaine de candidats fin octobre ; chaque année, les six retenus venaient de tous les pays du monde. Les inscriptions viennent de se terminer pour l’année prochaine.
Je veux reproduire le système des orchestres de jeunes où l’on vit des choses très fortes. C’est très proche et très intense pendant chaque période de trois-quatre jours. Le dernier concert, c’est très émouvant pour eux comme pour moi. Cela demande beaucoup de travail, car je m’y investis vraiment, mais apporte une immense richesse à la fois musicale et personnelle. Mon projet ne repose pas sur le modèle traditionnel que je n’aurais pas le temps d’assumer. J’ai le plus grand respect pour les maîtres traditionnels qui sont là toutes les semaines mais j’ai trop de concerts actuellement. J’ai eu des propositions pour des classes traditionnelles mais j’ai refusé, faute de disponibilité. J’ai donc voulu faire quelque chose de différent, en fait faire ce que j’ai fait, moi. Je cherche à leur donner ce que j’ai reçu au moment de la transition entre la fin des études et le début de la vie professionnelle, lorsqu’on a besoin de conseils à la fois musicaux et extra musicaux et qu’on n’a plus vraiment de professeur. C’est ce que j’ai reçu de à Vienne, par sessions.
Le travail se déroule toute la journée, dans l’auditorium dont le balcon reste toujours ouvert, ce qui permet aux visiteurs de la Fondation qui le désirent d’assister à la classe. L’auditorium est comme notre salon de musique à la maison, les portes sont ouvertes et les gens peuvent entrer. Chaque session s’achève par un concert d’œuvres choisies par les élèves. Parallèlement les élèves peuvent suivre d’autres masterclasses, comme celle de l’académie Ozawa, une magnifique réalisation. Et les élèves peuvent aller voir les expositions et profiter de ce lieu magnifique qu’est la Fondation Louis Vuitton. L’endroit est toujours baigné dans une lumière particulière car la vue depuis l’auditorium est sur la cascade. C’est une chance formidable, grâce aussi au pianiste, Samuel Parent qui m’accompagne depuis le début et est extraordinaire. Il y a une équipe technique remarquable, et aussi maintenant un partenariat avec Medici.tv, qui va filmer certaines sessions. Cela confrontera les élèves aux caméras, aujourd’hui c’est important.

R.M : Quels sont vos projets discographiques maintenant? Y a-t-il des œuvres que vous aimeriez enregistrer ?
G.C : Je tiens d’abord à saluer mon éditeur Warner car il représente une exception dans le monde classique actuel en nous permettant d’enregistrer ainsi en studio ; c’est rare de voir des artistes, jeunes en plus, rester chez le même éditeur. J’ai fait mon premier disque à dix-neuf ans, cela fait quinze ans que je suis chez Warner ! Mes deux prochains projets sont un programme Schumann et … une surprise ! Les œuvres que j’aimerais enregistrer, les Suites de Bach bien sûr, mais je n’y suis pas encore. Il faut les mûrir, les sentir, elles viendront peut-être, un jour…

R.M : Et vos projets de concert dans cette saison par exemple ?
G.C : Je vais faire une tournée européenne avec Frank, puis au Japon ensemble, puis aller en Chine avec le Royal Philharmonic et , j’ai aussi le double concert de Brahms à Dresde avec et Liusa Batiashvilli, ainsi que des concerts à Munich et à Berlin avec Bychkov ; Semyon est un ami, comme , ils m’ont fait confiance très tôt et je leur dois énormément, je ne les remercierai jamais assez. La confiance de grands musiciens, c’est important. Je ferai aussi le 1er de Chostakovitch à la Philharmonie avec Pletnev.

R.M : Vous avez joué cet été avec l’ et David Zinmann, c’est aussi votre engagement envers les jeunes ?
G.C : D’abord j’ai été très heureux de retrouver Zinmann avec qui j’avais joué à l’. Quant à l’OFJ, je n’avais pas joué avec eux depuis dix ans. Personnellement, j’avais joué dans l’Orchestre de la communauté européenne, puis dans l’Orchestre , une expérience formidable pour de jeunes instrumentistes, j’ai eu l’occasion de jouer avec Abbado, Boulez, ou Ozawa. Ce sont des souvenirs inoubliables pour sa propre construction musicale. Quand j’ai l’occasion de jouer avec un orchestre de jeunes, je dis oui tout de suite, c’est génial. On apprend énormément dans de tels orchestres qui donnent une énergie fascinante et on y côtoie des instrumentistes qu’on recroise toute sa vie. Les jeunes jouent de très belles œuvres dans des salles superbes, ils apprennent comment un chef façonne le son d’un orchestre. Cela crée une forme de club absolument génial.

R.M : Comment avez-vous choisi l’œuvre jouée, le concerto de Dutilleux ?
G.C : Parce que 2016 était l’année du centenaire de Dutilleux. C’est quelqu’un que j’ai rencontré pour son 90e anniversaire, j’avais joué son œuvre à la Maison de la Radio et j’ai eu la chance d’être en correspondance régulière avec lui après, de jouer pour lui. Les violoncellistes ont beaucoup de chance car c’est un chef d’œuvre même si c’est une œuvre très exigeante, sur les couleurs. Ce n’est pas pour rien que Dutilleux était si proche des peintres par sa famille, et des poètes, comme dans les citations de Baudelaire, qu’il a d’ailleurs mises après la composition. Ici, on entend vraiment les couleurs. C’est une œuvre d’une complexité rythmique terriblement minutieuse, qui nécessite toujours énormément de travail, chaque fois qu’on la reprend. C’est plus facile de mettre ensemble le Concerto de Dvořák que celui de Dutilleux par exemple. C’est merveilleux de la reprendre, à chaque fois on a quelque chose de plus et de nouveau à transmettre.

Crédits photographiques : (c) Catherine Pluchart ; (c) Fabien Monthubert

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