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Coffret Yvonne Lefébure ou la fidélité d’un éditeur

À emporter, CD, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

« Yvonne Lefébure : une légende du piano ». Œuvres de Johann Sebatian Bach, Henry Barraud, Béla Bartok, Ludwig van Beethoven, Johannes Brahms, Frédéric Chopin, François Couperin, Claude Debussy, Paul Dukas, Maurice Emmanuel, Gabriel Fauré, Franz Liszt, Henri Martelli, Wolfgang Amadeus Mozart, Jean-Philippe Rameau, Maurice Ravel, Franz Schubert, Robert Schumann, Carl Maria von Weber, Joseph Haydn. Entretiens radiophoniques divers et extraits de cours d’interprétation. Yvonne Lefébure, piano, avec Gersenne de Sabran, piano (quatre mains) ; Jeanne Gautier, Sandor Végh, violon ; Ulysse Delécluse, clarinette ; René Le Roy, flûte ; Pierre Bertin, récitant ; orchestres divers, direction Ernest Ansermet, Jean-Marie Auberson, Pablo Casals, Pierre Dervaux, Wilhelm Furtwängler, Fernand Oubradous, Manuel Rosenthal, Georges Sebastian, Stansilaw Skrowaczewski. Un coffret de 24 disques FY -Solstice SODC 321/344. Enregistrements de concerts de radio et de studio réalisé de 1945 à 1984. Textes de présentation et extraits d’interviews en français et en anglais. 69€. Durée : 27heures 23 minutes.

 

yvonne-lefeburePour le trentième anniversaire de la disparition d’, FY/Solstice réédite tout le legs « maison » de la grande pianiste et pédagogue française (mêlant enregistrements de studio et rééditions de bandes Ina déjà publiées sous cette étiquette), en y ajoutant une impressionnante série d’archives et près de cinq heures d’inédits : un rendez-vous à ne pas manquer pour les amoureux du piano et pour les inconditionnels de l’interprète d’exception dont on découvre ici bien des aspects moins connus. 

Comme le rappelle en préface du livret l’éditrice, François et Yvette Carbou, à la création de leur label FY, avaient pu compter sur des amitiés musicales et des relations de confiance professionnelles solides : fut du nombre, avec entre autres l’organiste . Il ne fut toutefois pas aisé de convaincre l’artiste de regagner les studios pour confier aux micros son témoignage de première main en matière d’école française (le Fauré des Nocturnes, le Debussy des Images, le Ravel des Valses nobles et sentimentales ou du Tombeau de Couperin, sans oublier ses maîtres à penser Variations, interlude et final sur un thème de Rameau, dont elle fut l’interprète élue – ou – trois des six secrètes sonatines) et sa vision ultime de ses propres classiques du répertoire (, le dernier Beethoven, Schubert et Schumann pour l’essentiel). Yvette Carbou a tenté, trente ou quarante ans après cette époque glorieuse, un pari fou, quasi tenu : réunir en un coffret une majorité des témoignages sonores (concerts, captations radios, interviews) connus d’Yvonne Lefébure.

Cette large compilation de vingt-quatre disques permet de retrouver à prix d’ami des enregistrements devenus introuvables (tels ceux rarissimes autrefois publiés par EMI France – déjà Bach, Mozart et le dernier Beethoven – ou les récitals enregistrés par la BBC publiés autrefois par Testament). De l’aveu même de l’éditeur, c’est surtout l’Ina qui a servi de caverne d’Ali Baba, avec de nombreux joyaux inédits. Le tout est ponctué d’un texte très documenté de Frédéric Gaussin éclairant la carrière de l’artiste et de la pédagogue, notamment dans ses relations complexes avec ses maîtres puis collègues Marguerite Long et surtout . Une petite réserve quant à la présentation : un résumé global du contenu de chaque disque eût pu être ajouté à la notice pour plus de maniabilité de cette somme, plutôt que de ventiler la programmation uniquement au verso des pochettes vintage.

Ce coffret est monumental et il serait illusoire de donner en ces colonnes tous les détails relatifs au vingt-quatre galettes ainsi regroupées ; il permet au gré des écoutes de mieux cerner les quarante dernières années de la carrière d’Yvonne Lefébure dans des aspects inattendus. Qui pourrait par exemple a priori soupçonner la pianiste aussi à l’aise dans les ultimes Klavierstücke de Brahms ? On oscille entre une vision globale de son répertoire et un regard plus rétrospectif quant à son évolution d’interprète grâce à des interprétations multiples d’œuvres fétiches (trois fois le Vingtième concerto de Mozart, trois fois celui de Schumann ou de Ravel, trois fois le Tombeau de Couperin, deux fois le Thème et variations opus 73 de Fauré, les Variations « Rameau » de Dukas,  les Diabelli ou les opus 109, 110 et 111 de Beethoven.)

Il est heureux que des captations uniques et rares soient ainsi conservées et aussi bien restituées comme entre autres exemples, les visions fantasques et précises à la fois des deux livres de préludes de Debussy – (Ina 1970 et BBC 1963) ou cette version impavide de la Sonate « hammerklavier » de Beethoven (Ina 1972), jouée au bord de l’abîme dans les mouvements extrêmes et avec un sens incroyable du cantabile de l’adagio (vraiment) sostenuto central.

Toujours chez Beethoven, à vingt ans de distance, les Sonates N° 30 et 31  ou les Variations Diabelli – celles-ci, tout comme l’Arietta cristalline de l’opus 111, malheureusement jouées sans aucune des reprises pourtant si structurantes – manifestent une belle fidélité de l’interprète à elle-même par le sens naturel du délié, du cantabile (le final de l’opus 110 !)  sans pour autant sacrifier l’architecture globale des œuvres au détail ou à la seule couleur éphémère.

La même constance se retrouve ailleurs, dans les interprétations du Concerto en sol de , tant avec un pâle Ansermet et un Orchestre de la Suisse Romande en très petite forme, qu’avec un flamboyant et un Orchestre Philharmonique de l’ORTF autrement plus concerné, malgré quelques décalages et imprécisions.
Mais parfois c’est l’inspiration du moment qui semble dicter des variantes autour d’une même esthétique d’interprétation : le Vingtième concerto de Mozart – chaque fois avec d’improbables et surréalistes cadences dues à Fred Goldbeck, époux de l’artiste – sombre avec Casals, dramatique avec Furtwängler, devient plus diaphane et chantant avec , avec un sens du détaché et du piqué qui feront mouche dans la Sonate KV 457 et les Fantaisies ou variations gravées par la suite.

Ces enregistrements répétés à quelques années de distance sont passionnants à l’écoute comparative : on retrouve ainsi  le 4 avril 1955 pour un Concerto opus 54 de Schumann halluciné en une coda affolée de l’Allegro affetuoso, là où l’œuvre devient plus rêveuse à la façon d’un  romantisme noir avec Georges Sébastian (live 1964) moyennant quelques grosses distractions du clarinettiste soliste… ; ou plus intemporelle et un peu contemplative avec le vétéran (studio Ina, 1970).
De même le Tombeau de Couperin ou les Valses nobles et sentimentales de Ravel gravés pour FY en studio (1975) semblent plus figés, comme joués pour la postérité par le truchement du studio, là où l’ivresse digitale l’emportait précédemment au fil des deux captations radiophoniques précédentes.

L’héritage de Cortot, le grand maître, pour le piano, d’Yvonne Lefébure – outre l’obsession d’une technique sans faille malgré la relative petitesse des mains – se retrouve dans l’approche de la génération 1810 : si elle ne laisse que de rares témoignages dans Liszt – superbe Deuxième ballade, avec une main gauche d’une fluidité phénoménale – et même dans Chopin, (une poignée de Mazurkas, le Deuxième scherzo, la Barcarolle et surtout une vision amère et pudique de la Quatrième ballade), Yvonne Lefébure se retrouve chez elle dans Schumann : outre le Concerto déjà mentionné, retenons des Davidbündlertänze entre confidence et passion mais toujours sous une rythmique implacable, une Fantaisie opus 17 de haut vol, ou des Kinderszenen d’une exquise et simple poésie.
Par leur sens de la précision de l’articulation (les Première et Sixième partita BWV 825 et 830 ou la Toccata BWV 912 enregistrées à plus de 85 ans !), de la dextérité à toute épreuve (Fantaisie chromatique et fugue BWV 903) ou de la grandeur quasi héroïque (transcriptions par Liszt de la Fantaisie et fugue BWV 542 ou du Prélude et fugue BWV 543), les témoignages de la pianiste française dans Bach sont toujours d’une brûlante actualité, exception faite sans doute d’un Concerto BWV 1052 oblitéré surtout par la lourdeur obsolète de l’accompagnement dû à l’Orchestre de chambre Oubradous, en 1957 il est vrai.

Mais le coffret donne aussi l’image d’une pianiste à l’écoute de son temps – même dans des œuvres très oubliées comme le Concerto pour piano de Henry Barraud, les Cinq danses assez quelconques d’Henri Martelli. Quel dommage de n’avoir gravé par exemple, le Troisième concerto de Bartók plutôt que ces œuvrettes, tant les quelques extraits enregistrés du sixième livre des Mikrokosmos du maître hongrois sont électrisants !

Il y a bien quelques réserves à formuler : le disque de sonates pour violon et piano captées live lors de l’année du bicentenaire de la naissance de Beethoven est disqualifié par un Sandor Vegh en assez petite forme et à la sonorité pas toujours agréable, de surcroît mal capté. Et surtout les relations avec l’œuvre de Schubert d’Yvonne Lefébure nous semble moins constantes et plus problématiques. Outre une élégante guirlande de valses montée par l’interprète, et un seul Impromptu de l’opus 142, deux sonates sont ici retenues : si la Sonate en ut mineur D. 958 (Ina, 1971) peut convaincre par une approche volontaire, d’un opiniâtre et beethovénien arrachement, jamais nous semble-t-il, l’interprète n’arrive à percer le mystère de l’espace-temps et de la respiration de l’ultime Sonate en si bémol D. 960 (studio, FY, 1979) : l’œuvre semble lui échapper à peu près totalement dans son principe poétique – la quête impossible d’un Wanderer en fin de parcours ; même techniquement, certains déplacements latéraux dans le premier temps et quelques amples accords semblent parfois envoyer la pianiste, pour une fois, dans ses derniers retranchements.

Mais quelle joie de retrouver la verve de l’artiste et de la pédagogue au cours d’interviews accordées à Bernard Deutsch ou à Jacques Chancel, ainsi que lors d’un cours d’interprétation au Théâtre Ranelagh autour de la Quatrième ballade de Chopin ! Et, enfin, quelle aubaine de voir publiée parmi le fond d’archives privées, la Boîte à Joujoux de Debussy dans sa version pianistique avec, en partenaire récitant le parfait et inénarrable Pierre Bertin (Paris, 1957) ! Pour cette seule petite demi-heure de pur bonheur musical et de parfaite diction française, ce coffret mériterait même déjà l’acquisition.

Lire aussi : Hommage à Yvonne Lefébure pour le 25e anniversaire de sa disparition chez le même éditeur.

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