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Colossal et subtil Quatuor Pavel Haas au Théâtre des Abbesses

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Théâtre des Abbesses. 7-I-2017. Arvo Pärt (né en 1935) : Fratres, version pour quatuor à cordes ; Béla Bartók (1881-1945) : quatuor à cordes n°5, Sz. 102 ; Franz Schubert (1797-1828) : quatuor à cordes n°15 en sol majeur D.887 op.161. Quatuor Pavel Haas : Veronika Jarůšková, premier violon ; Marek Zwiebel, second violon ; Radim Sedmidubský, alto ; Peter Jarůšek, violoncelle.

pavel hass quartetQuel régal d’avoir retrouvé le dans sa nouvelle formation, souvent au sommet de son art dans un programme exigeant, aussi inspirant et épuisant pour les interprètes que pour le public !

Rappelons que ce quatuor tchèque justement fêté a choisi comme patronyme celui de Pavel Haas (1899-1944), figure tchèque de confession hébraïque enfin réhabilitée, déporté à Terezin et assassiné à Auschwitz par les Nazis, auteur entre autres de trois magnifiques et originaux quatuors à cordes. L’ensemble fut fondé en 2002 et vite remarqué internationalement par ses premiers prix aux concours Premio Paolo Borciani et Printemps de Prague 2005. Il se rattache donc à la longue tradition d’excellence du quatuor à cordes en République tchèque et a déjà livré de nombreux enregistrements de référence depuis dix ans en exclusivité pour le label Supraphon.

Malgré plusieurs changements de personnes, dont très récemment le départ pour raisons familiales graves de l’altiste fondateur Pavel Nikl, le quatuor reste à un niveau musical peu commun. L’axe principal en demeure le couple à la ville comme à la scène formé par le premier violon et le violoncelliste , véritable pivot et leader implicite du groupe par les échanges complices de regards, l’énergie ductile et l’enthousiasme ravageur qu’il véhicule et instille au groupe.

Le  programme de ce concert donné en l’écrin du Théâtre des Abbesses de Paris remonte le fil du temps et débute par le minimaliste et bref Fratres d’ dans sa mouture pour quatuor à cordes de 1989. Pour l’anecdote, les violonistes inversent ici leurs rôles, prenant ainsi le rôle « primus inter pares » pour quelques minutes ; l’ensemble  témoigne dans cette partition un peu creuse d’une belle palette de nuances dynamiques sans laquelle l’œuvre serait sans grand intérêt.

Au fil du Cinquième quatuor (1934) de , œuvre majeure du répertoire, et peut-être le plus beau et le plus riche des six chefs-d’œuvre pour la formation du maître hongrois, l’altiste nouveau venu, , ancien membre du quatuor Škampa, essuie un peu les plâtres par une relative réserve sonore, une attitude un peu crispée et même un relatif isolement sur scène ; l’équilibre des voix graves en est par moment perturbé, étant donné le tempérament de son collègue violoncelliste. Mais dans sa globalité le  fait montre d’un salutaire étagement global des plans sonores et des nuances, apportant un peu d’aération et d’espace dans cette oeuvre dense et touffue. Toutefois les mouvements pairs, sorte de nocturnes sublimes, manquent peut-être d’un peu de ferveur dans leur atmosphère confite et raréfiée. Le grand scherzo central aux déhanchements rythmiques d’inspiration bulgare nous apparaît prudent dans son élan un peu contraint et aux rebonds un peu artificiels. Mais les mouvements extrêmes joués dans des tempi fulgurants emportent notre totale adhésion par l’énergie vitale et le tranchant rageur des coups d’archets.

Après l’entracte, l’interprétation du gigantesque Quatuor n° 15 en sol majeur D.887 de (1826), chef-d’œuvre ultime composé en dix jours seulement, nous enthousiasme sans réserve par son engagement sans concession, depuis les plus évocateurs frémissements sonores initiaux jusqu’au déchaînement de la violence la plus paroxystique au fil des climax des divers mouvements. D’une tension permanente mais ductile, presque insoutenable de beauté drue, partagée entre nostalgie d’un paradis perdu et sentiment d’une abyssale déréliction, cette interprétation ne s’autorise que quelque relâche salvatrice dans le scherzo aussi aérien que ludique mais refuse tout sourire un peu viennois au final allegro assai pour en affirmer l’implacable rythmique. Cette interprétation soufflante d’intelligence et d’engagement, de beauté plastique et de compréhension intime des tréfonds de la psychologie schubertienne soulève méritoirement l’enthousiasme d’un public aussi nombreux qu’attentif, malgré quelques minimes dérapages d’intonation, bien pardonnables au terme de ce périple titanesque.

Crédit photographique : © Marco Borggreve

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