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À Nancy, un succulent Coq d’Or

La Scène, Opéra, Opéras

Nancy. Opéra national de Lorraine. 12-III-2017. Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908) : Zolotoï Piètouchok (Le Coq d’Or), opéra en trois actes sur un livret de Vladimir Bielski, d’après le conte d’Alexandre Pouchkine. Mise en scène : Laurent Pelly. Décors : Barbara de Limburg. Costumes : Laurent Pelly. Lumières : Joël Adam. Chorégraphie : Lionel Hoche. Avec : Vladimir Samsonov, Tsar Dodon ; Roman Shulakov, Tsarévitch Gvidon ; Jaroslaw Kitala, Tsarévitch Afron ; Mischa Schelomianski, Général Polkan ; Marina Pinchuk, Amelfa ; Yaroslav Abaimov, l’Astrologue ; Svetlana Moskalenko, la Reine de Chemakha ; Inna Jeskova, le Coq d’Or ; Ronald Lyndaker, Premier Seigneur ; Christophe Sagnier, Deuxième Seigneur ; Taesong Lee, un Homme du Peuple. Chœur de l’Opéra national de Lorraine (chef de chœur : Merion Powell), Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction : Rani Calderon.

Le Coq d’or©Opéra national de Lorraine (5bis)Après Bruxelles, Nancy accueille Le Coq d’Or de Rimski-Korsakov dans la mise en scène optimale de . De la nouvelle distribution émerge surtout la remarquable Reine de Chemakha de .

Quelle heureuse idée a eue l’Opéra national de Lorraine de programmer ce Coq d’Or, en coproduction avec le Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles et le Teatro Real de Madrid ! Car le dernier opéra de Rimski-Korsakov, inspiré par le dernier des Contes en vers de Pouchkine, est une œuvre absolument délectable, musicalement somptueuse dans son invention mélodique et la richesse de son orchestration, où le comique côtoie le tragique et où la satire du régime tsariste agonisant est si transparente que l’œuvre fut aussitôt interdite par la censure et ne fut créée que deux ans plus tard en 1909. Le compositeur était alors décédé depuis plus d’un an.

La mise en scène de assume avec brio les différentes facettes de l’ouvrage. Le merveilleux, propre au genre du conte, est bien présent, notamment à travers les apparitions et disparitions de l’Astrologue ou la tente lumineuse en forme de corne d’abondance de la Reine de Chemakha, dont la queue se tortille tel un reptile menaçant. Pour le comique, genre dans lequel il a connu ses plus belles réussites, invente des effets visuels (dans les costumes qu’il a lui-même dessinés comme dans les accessoires du décor de Barbara Limburg) ainsi que des jeux de scène (avec une direction d’acteurs d’une extrême précision) du meilleur effet, auxquels les déplacements chorégraphiés par Lionel Hoche apportent une contribution essentielle. Le premier acte est à ce titre un pur régal, du grotesque Tsar Dodon en pyjama qui n’aspire qu’à dormir dans son gigantesque lit, sommet d’oisiveté et de couardise, à ses deux fils transformés en Riquets à la Houppe aussi stupides et bellâtres l’un que l’autre, du bougon Général Polkan (pourtant le seul a conserver une once de bon sens et à oser dire la vérité, ce qui lui coûtera la vie) au chœur des boyards tous clonés sur un modèle de viking à l’encombrante pelisse et à la coupe en brosse réglementaire, sans oublier la callipyge intendante Amelfa.

Mais au fur et à mesure que le spectacle avance, la noirceur des caractères, le tragique des conséquences et la critique politique se révèlent. Si le Tsar Dodon s’enfonce dans le ridicule en se laissant prendre aux filets de la Reine de Chemakha, au troisième acte le doute n’est plus permis. Sur fond de Place Rouge, c’est sur un char d’assaut que son lit est désormais juché et qu’il impose sa tyrannie à son peuple, le chœur étant traité comme une masse uniforme sans individualité et d’une servilité totale. Et à la toute fin de l’épilogue, alors que l’Astrologue vient d’édulcorer la violence de la scène finale en rappelant que tout cela n’était qu’une fable, le rideau remonte pour découvrir un tableau d’apocalypse où tous, peuple compris, gisent morts. En 1907, alors que Rimski-Korsakov termine son opéra, les massacres de 1905 sont encore dans toutes les mémoires.

Le Coq d’or©Opéra national de Lorraine (2)

En Tsar Dodon, réalise une excellente composition scénique, haute en couleurs et irrésistiblement drôle. Vocalement, les satisfactions sont moindres car, si l’aigu sonne clair et bien timbré, le registre grave s’étouffe et est souvent couvert par l’orchestre. Sans être anthologiques, les deux Tsarévitchs, et , jouent parfaitement leur rôle, ainsi que en Général Polkan grogon et grommelant. En Amelfa, fait montre d’une bonhomie fort sympathique et d’un joli timbre ambré. Avec l’apparition au second acte de en Reine de Chemakha, la qualité musicale monte de plusieurs degrés : silhouette féline et ondulante, voix acidulée et envoûtante à la longueur de souffle et à la souplesse de la vocalise remarquables, au suraigu pur et assuré. Le rôle de l’Astrologue montant jusqu’au contre-mi est une gageure à chanter, à tel point que le compositeur a expressément indiqué que le suraigu pouvait être donné en falsetto « d’un bon et fort fausset ». parvient à le donner en voix pleine légèrement mixée, ce qui est une performance en soi, même si, comme toujours à de telles hauteurs, le timbre blanchit et s’enlaidit.

La prestation du est éblouissante et ne souffre aucune réserve, tant l’investissement scénique est conséquent et la préparation vocale (et sur la langue russe) accomplie. Les quelques décalages notés au premier acte ne sont qu’imperfections de réglage liés à une première. assure une direction propre et nette, très symphonique, s’attarde sur les mélismes orientalisants mais manque toutefois de sensualité et d’abandon aux moments qui en réclament. L’ se montre également sous son meilleur jour, attentif et concentré, et fait honneur à son directeur musical. L’équilibre sonore reste cependant perfectible avec des bois éloquents mais parfois trop envahissants et des cordes qui manquent encore de volupté.

Crédits photographiques : (Général Polkan), Svetlana Moskalenko (Reine de Schemakha), (Tsar Dodon) ; (Tsar Dodon), (Tsarévitch Gvidon), (Tsarévitch Afron) © Opéra national de Lorraine.

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