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La Cenerentola de Rossini, une œuvre moins binaire qu’il n’y paraît

3Lorsque Rossini entame l’écriture de La Cenerentola, tous les chemins de la gloire semblent s’ouvrir à lui. Auteur de 19 opéras à succès, il cherchait un nouveau sujet pour la période du Carnaval de Rome qui fasse rire sans nuire à la bienséance papale. Son librettiste Jacopo Ferretti lui proposa une Cendrillon à l’italienne, à cheval entre le conte et la farce. Deux jours plus tard, le jour de Noël 1816, il se retrouva avec une ébauche du livret. Comme pour beaucoup d’autres de ses œuvres, La Cenerentola fut composée dans des circonstances rocambolesques… en 24 jours !

 Une héroïne à la triomphante bonté

Dramma giocoso en deux actes, adapté par Ferretti du conte Cendrillon de Charles Perrault, La Cenerentola est sous-titrée « ou la bonté triomphante ».  Si le déroulement de l’histoire est proche de celle du conte, Rossini a souhaité évacuer tout élément surnaturel avec notamment le remplacement de la fée par Alidoro, philosophe tuteur du Prince Don Ramiro dont l’héroïne, Angelina, est amoureuse. Ferretti procède en outre à quelques modifications en substituant un bracelet à la pantoufle, en s’inspirant pour les seconds rôles des personnages classiques de l’opéra bouffe et en y ajoutant des situations comiques ou grotesques.

Hormis ces quelques adaptations, tout semble indiquer, à la lumière du sous-titre édifiant, que le spectateur va se voir infliger une jolie leçon de morale après s’être ému des innombrables sévices subis par l’héroïne qui retrouvera finalement sa dignité dans le regard ennoblissant du Prince.

Mais à y regarder de plus près, l’Angelina-Cendrillon de Ferretti-Rossini s’éloigne de la caricature lisse imposée par les contes moraux. Dès le départ, elle impose à la mauvaise humeur de ses deux méchantes demi-sœurs sa chanson « auto-réalisatrice » brodée autour d’un roi qui choisit d’épouser une fille bonne et innocente plutôt que des courtisanes séductrices. Pourtant, notre héroïne n’a rien contre les mondanités de la cour et on la surprend à implorer son beau-père de l’emmener au bal avec ses filles avant d’accepter avec promptitude le patronage d’Alidoro, le faux mendiant. Enfin, après les insultes proférées à son encontre par Don Magnifico et ses deux horribles filles, Angelina confiante et « souveraine » demande au Prince de les pardonner avec une fierté faussement dissimulée. Alors oui, tout le livret tend à l’édification morale, mais avec un esprit taquin et une héroïne tout à fait piquante bien loin des victimes habituelles. À ce titre, le narcissisme des pyrotechnies vocales de l’air final laisse davantage entrevoir le triomphe que la bonté.

Une création mal préparée pour une œuvre devenue favorite

La Cenerentola a été créée le 28 janvier 1817 au Teatro Valle de Rome dans une impréparation totale. Et pour cause ! Le grand duo du second acte entre Don Magnifico et Dandini n’aurait été composé que la nuit précédant la première, répété une fois le matin et une seconde fois à l’entracte. Dans ces conditions, les chanteurs ont abordé l’œuvre dans un état de stress maximum.

Dernier opéra bouffe de Rossini créé pour un public italien, il fut reçu dans un premier temps avec une certaine hostilité. Pourtant, l’écriture du rôle principal dédié à un contralto coloratura, et de l’œuvre dans son ensemble, témoignent d’une grande virtuosité. Le livret de Ferretti a également soulevé un certain nombre de critiques évoquant une action réduite, des bouffonneries hors de propos dans un conte et un chœur réduit à une simple décoration musicale.

Objectivement, il y a peu de moments statiques dans La Cenerentola où l’histoire avance à coup de conflits et de quiproquos. Les rares passages où l’action ne progresse pas servent à mettre en valeur le comique d’un personnage comme celui de Don Magnifico dans la scène hilarante où le pathétique beau-père goûte le vin dont il est devenu le grand super-intendant ! Si on y ajoute les scènes d’échanges de rôles entre Dandini et le Prince ainsi que les chicaneries des deux horribles sœurs, on se retrouve devant une description des vanités humaines assez croquignolesque face à la bonté, finalement assez peu innocente, de l’héroïne. Car c’est là aussi un avantage du rôle de la Cenerentola, que l’on peut voir comme un simple stéréotype mais qui laisse aussi une grande marge à l’interprète pour faire valoir une personnalité plus intéressante que la simple victime édifiante.

Enfin, La Cenerentola rappelle souvent les autres œuvres à succès du compositeur. Le sextuor Parlar, pensar, vorrei, non so (Parler, penser, vouloir, je ne le puis) à la fin du premier acte ressemble par sa tonalité de stupéfaction au Fredda ed immobile, come una statua (Immobile et froid comme une statue) du Barbier de Séville. De la même manière, les nombreux ensembles qui ponctuent l’opéra, parfois soutenus par les interventions du chœur, gardent le même esprit que la fin du premier acte du Barbier de Séville ou de celui de L’Italienne à Alger qui ont fait le succès de ces deux œuvres. Les personnages s’y introduisent souvent à tour de rôle par un même motif musical dans un grand crescendo qui parvient à un tutti matérialisant une tension paroxystique entre les personnages, chacun enfermé dans son propre désarroi.

Face aux critiques, Rossini se serait écrié « Le carnaval ne sera pas terminé que tout le monde en sera amoureux ; dans moins d’un an, on le chantera d’un bout à l’autre du pays. » Il avait raison : les dernières représentations romaines furent un triomphe et l’opéra devint rapidement l’un des favoris du public romain avant de se propager dans les autres grandes villes d’Italie, en Europe et même à New York en 1826.

Pendant tout le XIXe siècle, le succès de La Cenerentola ne se dément pas et va même jusqu’à rivaliser avec celui du Barbier de Séville. Malheureusement, la raréfaction de la voix de contralto colorature entraîne progressivement l’abandon de l’œuvre avant une renaissance salutaire rendue possible par des mezzo-sopranos répondant aux exigences de l’écriture Rossinienne, ou pour ne citer qu’elles.

Crédits photographiques : Karine Deshayes dans La Cenerentola – Karine Deshayes (Cenerentola) et René Barbera (Don Ramiro) © Cory Weaver/San Francisco Opera

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