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Le Cincinnati Symphony Orchestra et Louis Langrée à Paris

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Boulogne-Billancourt. Auditorium de la Seine Musicale. 8 et 9-IX-2017. Leonard Bernstein (1918-1990) : On the Waterfront, suite symphonique sur la musique du film éponyme d’Elia Kazan. Aaron Copland (1900-1990) : A Lincoln Portrait, pour récitant et grand orchestre. Récitant : Lambert Wilson. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°5 en mi mineur op. 64. George Gershwin (1898-1937) : Un Américain à Paris, création de l’édition critique de Mark Clague. Antonín Dvořák (1841-1904) : Symphonie n° 9 en mi mineur op. 95 « Du Nouveau Monde ». Cincinnati Symphony Orchestra, direction : Louis Langrée.

Cincinnati-Charles-Dance-25.8.17-¬-Beth-Chalmers37reducedCela fait presque dix ans que le Cincinnati Symphony n’était plus passé par la France. La dernière fois c’était en 2008 à la Salle Pleyel, avec à sa tête le futur chef de l’Orchestre de Paris, Paavo Järvi. Au retour d’une longue tournée européenne, l’orchestre ouvre la première saison complète de la Seine Musicale. Le chef français , son directeur musical depuis 2013 (lire notre entretien), est à la baguette dans un double programme sur le thème de l’Amérique, avec des œuvres de Bernstein et Copland, d’autres plus classiques de Tchaïkovski et Dvořák et la création mondiale de l’édition critique d’Un Américain à Paris de Gershwin.

Pièces américaines

Pour ouvrir le premier concert, On the Waterfront de met en avant dès la première phrase le superbe cor principal de l’orchestre, Elizabeth Freimuth. Ce thème reviendra à plusieurs reprises, toujours aussi superbement porté, aux cors comme aux trombones. Ensuite, se découvrent les couleurs d’une petite harmonie, moins claire que d’autres sur le nouveau continent, et finalement proche dans sa sonorité de celle de certains orchestres d’Outre-Rhin. Puis les percussions et les cordes se développent jusqu’à un violent scherzo, cette partie illustrant un combat entre Malloy (Marlon Brando) et Jo Friendly (Lee J. Cobb) dans le film d’où est tirée la suite.

La seconde pièce, A Lincoln Portrait d’, prolonge le programme parfaitement états-uniens du premier soir avec des accents patriotiques, l’œuvre ayant été commandée durant la Seconde Guerre Mondiale par le chef d’orchestre André Kostelanetz pour être créée en mai 1942 par le . La densité des cordes et leurs couleurs surprend autant ici que celles de la petite harmonie précédemment, d’autant que la très belle acoustique de la nouvelle salle matifie plus le son que sa consœur de La Villette, là où l’on pouvait s’attendre à beaucoup plus de brillance d’un orchestre jouant chez lui dans une salle de près de 4 000 places. tient avec emphase la partie de récitant, traduite pour l’occasion de l’anglais vers le français.

CincinnatiSymphonyOrchestra-AnnavanKooij-7688Recréation d’Un Américain à Paris

Le point d’orgue de cette tournée se situe pourtant le second jour, avec Un Américain à Paris, une œuvre que tenait tout particulièrement à présenter ici. Souvent jouée, cette composition à la frontière entre la musique classique et le jazz a subi de nombreuses retouches tendant à la dénaturer, et surtout, l’utilisation des klaxons pour mettre en valeur l’ambiance de la ville parisienne semble reposer sur une erreur. Leurs dénominations A-B-C-D sur la partition a en effet fait penser aux notes équivalentes dans le système anglais (la-si-do-ré), alors qu’un enregistrement du compositeur lui-même datant de 1929, soit un an après la création new-yorkaise, tend à démontrer que ces lettres désignaient quels klaxons du pupitre devaient être utilisés, et non la tessiture de ces klaxons. La même analyse est faite par Mark Clague, musicologue du Michigan et auteur de la nouvelle édition critique présentée aujourd’hui, au sujet des saxophones, souvent minimisés, alors qu’il ne faut pas moins de trois saxophonistes – tous excellents ici – pour jouer huit instruments différents.

Juste après la courte pièce Short Ride in the fast machine de , ajoutée au dernier moment par le chef parce qu’il souhaitait une pièce de musique contemporaine dans le programme, Louis Langrée lance la célèbre pièce de Gershwin avec une belle dynamique mais aussi une véritable élégance. Les coloris se rapprochent alors souvent de la musique française d’un Ravel, lui aussi attiré par le jazz à cette époque. Plus que les percussions et les fameux klaxons, certes irréprochables, ce sont surtout les premiers violons et les cuivres qui intéressent ici, tant il apparaît évident que les ensembles américains sont les plus adaptés pour jouer leur musique.

Symphonies classiques

Proposer des œuvres nationales est une excellente idée et sert bien sûr à mettre en avant une identité, mais c’est dans les ouvrages traditionnels et dans les comparaisons possibles avec d’autres versions live récentes que l’on peut avant tout définir la valeur d’un chef et d’un orchestre. Sur la scène de Boulogne, la qualité des instrumentistes du se montre indiscutable dès le premier soir grâce à une Symphonie n° 5 de Tchaïkovski à la fois ample et classique de style tout autant que superbe de tenue. La lenteur et le poids des premières mesures de l’Andante font tout de suite ressortir la qualité des deux clarinettes et du premier basson avant de mettre en avant la densité des cordes et plus particulièrement les graves des contrebasses. D’une durée de près de cinquante minutes, la symphonie intéresse particulièrement dans le développement du motif principal dans la petite harmonie et dans le deuxième mouvement, pendant l’Andante cantabile douloureux dans lequel le chef n’hésite pas à user du pathos, un élément de plus en plus fui par les jeunes générations.

Lors du second concert, la Symphonie n° 9 de Dvořák, celle Du Nouveau Monde, passionne encore plus que la symphonie du compositeur russe la veille. Là encore, Louis Langrée intéresse par la dynamique comme par le style, d’une rare élégance en même temps que toujours très classique. Aucune recherche d’exagération du geste ou du rubato, ni de mise en valeur trop appuyée d’éléments faits pour rester au second plan, comme savent le faire certains aujourd’hui pour se servir avant de servir la musique. De cette œuvre ressort encore la qualité des instrumentistes du Cincinnati Orchestra et surtout du quatuor, à commencer par les superbes soli du premier violon, David Halen, en poste normalement à Saint-Louis mais venu en sauveur pour cette tournée après le forfait du premier violon de Cincinnati. Le dernier mouvement se conclut sur un accord tout en finesse après lequel un public, qui avait pourtant applaudi déjà deux fois pendant la symphonie, hésite maintenant à se lancer.

Comme la veille, l’Ouverture de Candide de Bernstein clôt magnifiquement la soirée et la tournée de l’orchestre !

Crédit photographique © Beth Chalmers & Anna van Kooi

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