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Nijinski, danseur sulfureux de légende

Actuellement à l’honneur au Théâtre des Champs-Élysées, le danseur étoile et chorégraphe des Ballets russes Nijinski, est sans conteste une figure qui n’en finit pas de fasciner. Loin de faire pâlir sa légende, le passage du temps en rehausse l’éclat. Pleine de contrastes et de tabous, la vie de Nijinski touche du doigt le génie, la folie, l’homosexualité, le mal-être. Essayons de porter un peu de lumière sur un personnage insaisissable dont la part de mystère participe à la fascination qu’il suscite.

La beauté du jeune danseur et la sensualité qui se dégagent de ses mouvements jaillissent hors du cadre des quelques photos qui nous restent de Nijinski. Sa relation amoureuse avec et leur retentissante rupture après que Nijinski eut brutalement décidé de se marier, son basculement dans la folie et le témoignage unique qu’il a laissé avec l’écriture des Cahiers ont forgé sa légende. Nijinski a tout pour incarner la figure de l’artiste maudit, fauché par la folie au sommet de sa gloire. Il faut toutefois se méfier de ces clichés romantiques et tenter de revenir à la réalité de l’être derrière le mythe.

Les débuts d’un jeune danseur talentueux

est né à Kiev, en 1889, de parents polonais. Tous deux danseurs, ils ont été les premiers professeurs de danse du jeune Nijinski. Le père, Thomas, dont la maîtresse est enceinte, abandonne la famille. La mère de Vaslav, Bronislava et Stassik emmène les trois enfants à Saint-Pétersbourg. À l’âge de neuf ans, Nijinski entre à l’École impériale du ballet qui a formé également Michel Fokine, Anna Pavlova, Tamara Karsavina, George Balanchine et, plus récemment, Rudolph Noureev et Mikhail Baryshnikov. Nijinski se révèle un danseur exceptionnellement doué et est identifié très tôt comme un prodige. Diplômé en 1917, il intègre le Ballet impérial de Saint-Pétersbourg à 18 ans, directement comme coryphée. À cette époque en Russie, le commerce sexuel était monnaie courante chez les danseurs. C’est ainsi que Nijinski est présenté au Prince Pavel Lvov dont il devient l’amant. Cette relation, loin de déplaire à sa mère, est plutôt encouragée par celle-ci, reconnaissante de l’aide financière apportée par le riche mécène. Lvov se lasse rapidement de Nijinski, mais cette rencontre sera décisive puisque c’est le prince qui met en relation et Nijinski en 1908.

Les Ballets russes et l’apogée d’une carrière

Alors âgé de 35 ans, Serge de Diaghilev est l’une des figures les plus influentes du monde de l’art à Saint-Pétersbourg. Nijinski semble avoir été quelque peu poussé dans le lit de Diaghilev par Lvov, car ce dernier pensait qu’il pourrait lui être utile. Immédiatement engagé dans la compagnie, Nijinski participe à la tournée organisée à Paris en 1909, dont le succès permet à Diaghilev d’instaurer une compagnie permanente. D’un danseur réputé localement, les Ballets russes feront de Nijinski une star internationale. Ses talents d’acteur sont révélés par les chorégraphies de Michel Fokine, notamment Shéhérazade (1910), Le Spectre de la rose (1911) et Pétrouchka (1911). Selon le critique Cyril Beaumont, Nijinski était capable de peindre toutes les nuances du caractère du personnage qu’il incarnait. Sa virtuosité technique est époustouflante. Capable de réaliser des entrechat-dix et de parcourir la scène d’un bond unique, il donne l’impression de voler. Le public occidental, qui n’a jamais vu danser de la sorte, n’en croit pas ses yeux. Nijinski traine avec lui un parfum de scandale, attaché à sa relation ouverte avec Diaghilev et aux rôles androgynes et fortement sexualisés que lui confie Fokine. Le plus emblématique est sans doute celui de l’Esclave doré dans Shéhérazade, qui concentre toute la perversité de l’esthétique fin de siècle : exotisme, androgynie, violence, servitude. Loin d’apaiser les passions, les débuts de la carrière chorégraphique de Nijinski déclenchent un véritable tollé. Les trois ballets chorégraphiés entre 1912 et 1913, L’Après-midi d’un faune, Jeux et Le Sacre du printemps propulsent le ballet dans la modernité, ne ressemblant à rien de ce qui existait auparavant. Nijinski fait voler en éclats la noblesse du ballet académique, les cinq positions des bras et des jambes, l’en-dehors. Le Sacre du printemps, sur la musique de Stravinsky, provoque une telle émeute au Théâtre des Champs-Élysées où il est représenté en 1913, que la police doit intervenir.

Les difficultés et le basculement dans la folie

Un aspect sans doute plus méconnu de la personnalité de Nijinski est sa complète inaptitude sociale. À l’opposé de son aisance sur scène, Nijinski était naïf et introverti à l’extrême dans la vie. Parlant très peu, il ne savait comment réagir lorsque quelqu’un s’adressait à lui, au point que les danseurs le surnommaient l’« abruti » derrière son dos, selon Romola Nijinski. Cette absence totale d’aptitude à communiquer rend sa carrière chorégraphique cauchemardesque.

L’Après-midi d’un faune, un ballet de onze minutes, nécessite plus de cent heures de répétitions. Nijinski se heurte non seulement à l’opposition de ses danseurs, qui ne sont pas préparés aux mouvements qu’il leur demande, mais aussi à celle de ses collaborateurs. Debussy, le compositeur de Jeux et de L’Après-midi d’un faune, n’aime pas les deux ballets qui doivent également faire face à la vindicte des critiques et du public. À la première du Sacre du printemps, les hurlements du public sont tels que les danseurs n’entendent plus l’orchestre et que Nijinski doit leur crier les comptes depuis les coulisses. Par ailleurs, à l’époque du Sacre du printemps, la relation de Nijinski et Diaghilev se détériore. Pire, Diaghilev abandonne Nijinski en tant qu’artiste. Ce dernier était pressenti pour chorégraphier La Légende de Joseph, sur une musique de Richard Strauss, mais à la suite du scandale causé par Le Sacre, Diaghilev en confie la chorégraphie à son rival, Michel Fokine. Ces événements peuvent en partie expliquer le geste incompréhensible de Nijinski. À l’été 1913, les Ballets russes embarquent pour une tournée en Amérique du Sud. Diaghilev ne les accompagne pas mais une jeune hongroise de 22 ans, Romola de Pulszky, est à bord. Depuis qu’elle a vu danser Nijinski en 1912, la jeune femme a décidé de l’épouser et s’est attachée à la compagnie. Sur le bateau, elle fait part de son intérêt à Nijinski et, sans avoir échangé plus de quelques mots, Nijinski la demande en mariage. Le mariage est célébré à Buenos Aires deux semaines plus tard. Cet événement constitue le premier d’une série de crises qui culmineront cinq ans plus tard avec la folie de Nijinski. Diaghilev, dévasté par la nouvelle de ce mariage soudain, le renvoie de la compagnie. En tant qu’artiste d’avant-garde, Nijinski a besoin des Ballets russes pour s’exprimer. Sa personnalité l’empêche de diriger sa propre compagnie. Sa tentative de monter une saison de ballet avec une compagnie de dix-sept danseurs à Londres se solde par un échec cuisant. Tombé malade en raison du surmenage, Nijinski est contraint d’annuler les représentations. En 1914, lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, Nijinski et Romola se trouvent à Budapest, dans la famille de Romola, juste après la naissance de leur fille, Kyra. Les autorités hongroises déclarent Nijinski prisonnier de guerre. Assigné à résidence dans la maison de sa belle-mère pendant un an et demi, Nijinski ne danse pas mais s’attache à mettre au point un système de notation chorégraphique. L’Après-midi d’un faune devient ainsi le premier ballet du XXème siècle entièrement noté.

Libéré en 1916, Nijinski est appelé par Diaghilev pour participer à une saison new-yorkaise au Metropolitan Opera House. Le directeur du conseil d’administration du Metropolitan Opera décide de confier la direction de la compagnie à Nijinski plutôt qu’à Diaghilev. Ce sera un fiasco complet. Sous l’influence de membres de la compagnie, Nijinski embrasse les enseignements de Tolstoï. Il devient végétarien, prêche la non-violence et la chasteté dans le mariage. Il tente de diriger la compagnie selon ces principes et pratique le casting démocratique, attribuant des rôles principaux à des danseurs moins connus. L’échec de la tournée fait perdre un quart de million de dollars au Metropolitan Opera. En septembre 1917, Nijinski se produit avec Arthur Rubinstein à Montevideo. Selon le témoignage laissé par Rubinstein dans ses mémoires, Nijinski a continuellement retardé son entrée en scène, jusqu’à plus de minuit. En voyant son air « plus triste que lorsqu’il dansait la mort de Petrouchka », Rubinstein éclate en sanglots. Ce fut la dernière performance publique de Nijinski, alors âgé de 28 ans.

Au cœur des ténèbres

C’est à partir de janvier 1919, alors que Nijinski et sa famille se sont installés à Saint-Moritz, que le danseur commence à sombrer dans la folie. Romola raconte dans sa biographie que son mari s’enferme toute la nuit dans son studio où il dessine frénétiquement, essentiellement des yeux rouges et noirs. Parfois, il tombe dans un profond mutisme, parfois connaît des accès de violences, allant jusqu’à précipiter Romola portant Kyra dans ses bras dans l’escalier. C’est le jour de son dernier concert dansé, le 19 janvier 1919, que Nijinski commence la rédaction de son journal, qui s’achèvera le 4 mars 1919, jour de leur départ pour Zurich. Nijinski est transporté au Sanatorium de Bellevue, établissement luxueux mais où son état se détériore rapidement. Les Cahiers sont édités pour la première fois en 1936, en anglais, dans une version expurgée par Romola Nijinski. Celle-ci souhaitait rendre le journal plus respectable en éludant les passages relatifs à la sexualité, la bestialité ou encore les phrases irrévérencieuses à son égard. Elle a tenté de gommer les aspects les moins romantiques de la maladie de son mari, l’étrangeté, l’irrationalité des propos, leur caractère obsessionnel.

C’est à 30 ans que Nijinski est diagnostiqué schizophrène. Il vécut encore trente autres années, s’enfonçant dans les ténèbres jusqu’à un point de non-retour. Passant le restant de ses jours dans différentes institutions, il s’éteint à Londres le 8 avril 1950. La légende de Nijinski ne s’est pas éteinte avec lui. Bien au contraire, un grand nombre d’ouvrages et de films lui sont consacrés. Quant à ses œuvres, elles lui ont également survécu. Quelle œuvre aura connu une plus belle postérité que Le Sacre du Printemps, dont on compte à ce jour plus de 250 versions ?

Sources : Secrets of Nijinski by Joan Acocella, The New York Review of Books, Janvier 1999 ; Cahiers, , traduit du russe par Christian Dumais-Lvowski et Galina Pogojeva

Pour aller plus loin : Romola Nijinsky, Nijinsky, 1934 ; Lincoln Kirstein, Nijinsky Dancing, 1975 ; , Early Memoirs, 1981 ; Peter Ostwald, Vaslav Nijinsky, Un saut dans la folie, 1993

Crédits photographiques : Nijinski dans le rôle d’Albrecht © Gallica/BNF ; Tamara Karsavina et Vaslav Nijinski dans Le Spectre de la rose de Michel Fokine – Photo Auguste Bert, Bibliothèque-musée de l’Opéra/BnF ; Portrait de Nijinsky dans l’Après-midi d’un faune, Baron Adolf De Meyer © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) ; Dessin du costume de Nijinski pour le rôle-tire de Narcisse ballet de Michel Fokine par Léon Bakst

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