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À Lyon, un War Requiem déchirant et déchiré

La Scène, Musique d'ensemble, Spectacles divers

Lyon. Opéra. 17-X-2017. Benjamin Britten (1913-1976) : War Requiem op. 66, sur le texte de la Missa pro defunctis et des poèmes de Wilfred Owen. Mise en scène : Yoshi Oida. Décor : Tom Schenk. Costumes : Thibault Vancraenenbroeck. Lumières : Lutz Deppe. Chorégraphie : Maxine Brahan. Avec : Ekaterina Scherbachenko, soprano ; Paul Groves, ténor ; Lauri Vasar, baryton. Chœur (chef de chœur : Geneviève Ellis), Maîtrise (chef de chœur : Karine Locatelli) et Orchestre de l’Opéra national de Lyon, direction : Daniele Rustioni

operawarrequiem15_copyrightstoflethL’Opéra de Lyon ouvre sa saison 2018 avec un spectacle en demi-teinte, déchiré entre une partie musicale tellurique et une mise en scène frôlant la mise en espace. À l’image des tensions sociales exprimées en préambule de la représentation par le personnel et sa direction ?

La barre était placée très haut pour . Dans le paysage des œuvres religieuses non destinées à la scène au départ, deux monuments projettent une ombre immense : d’un côté Le Messie traité par Claus Guth avec le luxe inhérent au genre opéra, à l’opposé deux Passions de Bach par Peter Sellars avec rien, juste des corps faisant office de décor. Dans les deux cas, le spectateur ressortait chaviré. Le metteur en scène japonais est hélas entre les deux, sans vision marquante. À l’imposante masse chorale voulue par Britten et alignée sur une volée de praticables sur toute la longueur du plateau, il n’est rien demandé d’autre que de déployer quelques parapluies, de se faire porteuse d’un lumignon commémoratif, de s’avancer ou reculer de quelques pas. Le chœur d’enfants, passée la décontraction d’une charmante entrée depuis la salle derrière un chef judicieusement costumé en bonne sœur, est plus d’une heure durant abandonné à cour à son innocence scénique, posé là en témoin de la folie guerrière des adultes.

« Y a-t’il déjà eu une paix durable ? », se désole Oida devant la succession ininterrompue des guerres auxquelles se livre l’humanité. C’est le même constat mélancolique qui poussa l’antimilitariste convaincu qu’était Britten, né à la veille de la première guerre mondiale, à composer ce requiem à haute teneur humaniste pour la reconstruction de la Cathédrale de Coventry, détruite par les nazis en 1940. Dans la liturgie latine traditionnelle confiée au grand orchestre embusqué dans la fosse, Britten glissa les poèmes anglais de Wilfred Owen, mort à 24 ans dans la boucherie de 14-18, date inscrite pour mémoire sur une ardoise suspendue à l’orgue sise à cour. Britten, voulant que les textes du jeune homme, magnifiques d’effroi compassionnel, soient parfaitement audibles, les choie d’un orchestre de chambre avec harpe, placé sur la scène lyonnaise à jardin. On retrouvera ce militantisme du compositeur jusque dans le sujet d’un de ses derniers opéras : Owen Wingrave. Le succès de la création du War Requiem en 1962 fut immense, à faire pâlir de jalousie un Stravinsky à la célébrité pourtant déjà incontestable.

Oida confine l’essentiel de l’action scénique sur le nô dépouillé de l’estrade de bois qu’il avait déjà conçue pour son Voyage d’hiver à Besançon : déplorations, en costumes de l’époque de la création, devant des cadavres ou devant leur fantôme, catafalque successivement recouvert des drapeaux concernés, lesquels emballent aussi les corps des enfants de l’Europe sacrifiés sur Quam olim par Abraham au cours d’un spectacle dans le spectacle avec des marionnettes manipulées devant les enfants. Mais à la force de l’idée manque par trop, pour l’ex-enfant qu’est le spectateur, celle de son incarnation. L’essentiel du décor consiste en l’arrière-plan d’un sobre panneau translucide de type mur lépreux ou rocheux. Son écroulement final, morceau par morceau, après qu’un damier d’images d’archives l’a enfin animé pour laisser place à la silhouette d’un homme en plein champ de ruines, est le moment le plus fort d’une réalisation bien trop scolaire pour bouleverser en profondeur une assistance déchirée assez vite entre fosse et scène.

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De la tranchée de la fosse s’élève effectivement dès le début l’interprétation stupéfiante de , qui ne manque vraiment pas sa prise de fonction en tant que Directeur musical de la maison lyonnaise. Éloge du murmure (les premières mesures mais plus encore la durée jusqu’à l’impalpable des dernières) comme du séisme, il déclenche en maints endroits une manière de sensurround à faire trembler la maison sur ses bases. Rien n’échappe au chef italien de l’instrumentarium ensorcelant de Britten. Rustioni joue jusqu’au bout des doigts du formidable Choeur de l’Opéra de Lyon. Britten avait convoqué trois chanteurs emblématiques des trois nationalités les plus marquées par la Seconde Guerre mondiale. Idée de génie, quoique pas pour tous, car, si l’Anglais et l’Allemand (Pears et Fischer-Dieskau) furent bien au rendez-vous, Galina Vichnevskaïa en fut empêchée in extremis par le gouvernement soviétique ! Lyon sollicite l’œcuménisme brittenien en engageant la soprano russe , très émouvante malgré un léger déficit d’irradiance, l’Américain , merveilleuse réincarnation vocale de Peter Pears (ineffable Dona nobis pacem), l’Estonien , splendide lui aussi et à qui est dévolue la plus belle phrase d’Owen : « Je suis l’ennemi que tu as tué, mon ami…»

Crédits photographiques : © Stofleth

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