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Le Messie à Nancy, spiritualité du quotidien

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Nancy. Opéra National de Lorraine. 24-IV-2009. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : The Messiah, oratorio sacré en trois parties sur un livret de Charles Jennens. Mise en scène : Claus Guth. Dramaturgie  : Konrad Kuhn. Décors et costumes : Christian Schmidt. Chorégraphie : Ramses Sigl. Avec : Veronica Cangemi, soprano I ; Cornelia Horak, soprano II ; Max Emanuel Cenčić, alto ; Sébastien Droy, ténor ; Nigel Smith, basse ; Nadia Kichler, comédienne ; Paul Lorengen, danseur. Arnold Schönberg Chor (chef de chœur : Erwin Ortner) ; Ensemble Matheus ; direction musicale : Jean-Christophe Spinosi.

En coproduction avec le Theater an der Wien de Vienne, où le spectacle a été présenté pour les fêtes de Pâques – et a fait l’objet d’une télédiffusion sur Arte le 13 avril dernier –, l’Opéra national de Lorraine accueille Le Messie dans une réalisation scénique de et avec une distribution presque entièrement nouvelle. Mettre en scène les oratorios de Haendel est devenu très «tendance». Sans remonter à l’authentique expérience mystique qu’offrait la vision de Theodora par à Glyndebourne (reprise à Strasbourg en 2004), cette mode a produit quelques récentes réussites, comme Belshazzar, à Aix-en-Provence l’été 2008, ou Jephta à l’Opéra du Rhin il y a à peine un mois.

Mais Le Messie est une œuvre singulière dans l’imposant corpus des oratorios dits anglais de Haendel, dont il constitue une forme d’aboutissement. Il est le plus grand succès public de son auteur. Le librettiste a réalisé un habile collage de textes bibliques d’origines variées, proposant une réflexion articulée en trois parties sur la Nativité, la Passion et la Résurrection du Christ, et surtout sur la grâce et l’espérance en la vie éternelle pour les mortels humains. Pas de trame dramatique, une narration réduite à la portion congrue, aucune individualisation des solistes en tant que personnages de théâtre : la mise en scène du Messie peut sembler une gageure.

Le dramaturge Konrad Kuhn y a vu la chute sociale et le suicide d’un cadre de notre époque, membre du directoire d’une multinationale ou, pour coller plus étroitement à l’actualité, golden-boy d’une grande banque victime de la crise. Le danseur Paul Lorengen y réalise une intense et dérangeante composition de mort-vivant. Le spectacle s’ouvre sur son enterrement, puis nous permet d’assister en flash-back à la naissance de son enfant, à son licenciement, à l’adultère de son épouse avec son frère, enfin à la survie de ses proches après sa disparition, emplis de culpabilité et de remords. Sur cette trame, confirme qu’il est l’un des metteurs en scène actuels les plus intéressants en réussissant un spectacle d’une impressionnante maîtrise théâtrale, d’une précision de direction confondante et d’un fini de détail totalement abouti. Avec l’aide de son décorateur Christian Schmidt, il joue en virtuose du plateau tournant – sa marque de fabrique, comme dans Don Giovanni qu’il a réalisé pour le Festival de Salzbourg 2008 – pour faire se succéder les diverses pièces d’un grand hôtel à l’esthétique contemporaine et anonyme. Même si l’idée n’est pas nouvelle, l’utilisation de la langue des signes, qui ouvre et clôt la soirée (avec la lumineuse comédienne Nadia Kichler) et se retrouve dans les interventions chorales, est poétique et visuellement payante, quoique le plus souvent absconse.

Ces parti pris nous valent plusieurs grands instants de théâtre et d’émotion. Le duo soprano-alto «He shall feed his flock» passe de la consolation initiale du texte à une intense scène de naissance du désir et de l’amour entre l’épouse délaissée et son beau-frère. L’évocation terrible du Jugement Dernier «The trumpet shall sound» se transforme en repas de funérailles, où le malaise palpable des protagonistes, le vin renversé sur la nappe et l’intervention christique du disparu évoquent explicitement la Cène. Mais à maints autres moments, le prosaïsme de la scène s’accorde mal à la hauteur du texte sacré. «How beautiful are the feet», air de louanges aux Prophètes, est trivialement dédié par la soprano aux pieds… de son amant. Pourquoi «His yoke is easy» prend-il place dans un musée ? Et l’on frise le contresens total avec un Hallelujah bien peu festif et glorieux, chanté à l’arrivée du cercueil du défunt. Enfin, Claus Guth semble n’avoir su que faire des nombreux numéros du chœur qui, dès qu’il sort de son rôle d’assistance aux funérailles, intervient sans claire justification dramatique et paraît souvent coincé dans l’espace scénique restreint.

En épouse désespérée et adultère, la soprano Cornelia Horak investit son personnage avec intensité et conviction, d’une voix ductile aux aigus un peu acides. Dans le rôle de son beau-frère, paraît d’abord en petite forme et bridé par une tessiture d’alto un peu grave pour sa vocalité d’essence sopraniste ; il réussit néanmoins un très émouvant «He was despised» lentissime, suspendu et habité. Sa compagne trompée est interprétée par la soprano , moins engagée scéniquement mais vocalement probante, aussi aisée dans l’agilité (des trilles superbes) que dans les touchantes tenues de «I know that my Redeemer liveth». Plus effacé dans son rôle de pasteur, moins à l’aise dans la vocalise, le ténor Sébastien Droit s’avère moins décisif même s’il faut remarquer que sa projection s’est notablement renforcée. Quant à la basse , il nous offre encore une fois une impressionnante prestation, pleine d’énergie et de puissance, totalement assumée sur le plan vocal avec des aigus sonores et généreux. Enfin, le luxe d’avoir invité le renommé Arnold Schönberg Chor s’avère payant ; l’équilibre des voix, l’homogénéité, la lisibilité des polyphonies sont impeccables mais on peut néanmoins déplorer un relatif déficit de plénitude et de puissance. Il semble que le cadre de scène, retaillé aux dimensions de l’Opéra de Nancy, ait quelque peu emprisonné les voix, car l’ensemble des solistes, excepté, a souffert du même handicap.

Théâtrale voire spectaculaire, la direction de l’est également. A la tête de son orchestre, l’, qui répond fidèlement et attentivement à ses injonctions, mais dont l’équilibre des pupitres reste perfectible, il se dépense sans compter, saute, s’agite pour imposer une direction essentiellement basée sur un jeu de contrastes. Mais il ne suffit pas de ralentir le tempo jusqu’à déstructurer la ligne et raréfier le son pour l’habiter ou, a contrario, d’accélérer au risque de mettre en péril les solistes (l’air «Why do the nations») pour que l’urgence soit dramatiquement plausible. Il manque surtout dans cette direction de l’instant une ligne directrice, un sens de l’arche de l’œuvre, envisagée dans sa durée et son intégralité. Enthousiasmant de prime abord – et le public l’a ainsi fêté au rideau final – mais in fine un peu vain.

Dans ses imperfections, dans ses limites, dans ses contradictions, même, le spectacle est pourtant passionnant de bout en bout, polysémique et suscite la réflexion. La qualité théâtrale du travail de Claus Guth et l’implication des interprètes ont été reçues par une ovation sans bémol du public. Il n’est toujours pas sûr que Le Messie de Haendel se prête à une mise en scène mais l’expérience valait le coup d’être tentée.

Crédit photographique : © Opéra National de Nancy

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Nancy. Opéra National de Lorraine. 24-IV-2009. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : The Messiah, oratorio sacré en trois parties sur un livret de Charles Jennens. Mise en scène : Claus Guth. Dramaturgie  : Konrad Kuhn. Décors et costumes : Christian Schmidt. Chorégraphie : Ramses Sigl. Avec : Veronica Cangemi, soprano I ; Cornelia Horak, soprano II ; Max Emanuel Cenčić, alto ; Sébastien Droy, ténor ; Nigel Smith, basse ; Nadia Kichler, comédienne ; Paul Lorengen, danseur. Arnold Schönberg Chor (chef de chœur : Erwin Ortner) ; Ensemble Matheus ; direction musicale : Jean-Christophe Spinosi.

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