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Quand Aleph joue les accélérateurs de particules à l’Aquarium

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie. 16-XII-2017. « Carambolage ». Jean-Charles François : Table ronde (2017) ; Karl-Wieland Kurz : Doppelbelichtung / Seelenstürze (1982) ; Bernd Alois Zimmermann : Sonate für Cello solo (1960). Ensemble Aleph. Clément Lebrun, présentation et voix ; Dominique Clément, clarinette ; Lutz Mandler, trompette, Noëmi Schindler, violon ; Christophe Roy, violoncelle.

1dc80d_3339028dac0e4df0bf25e3352a48fb91~mv2_d_4856_2304_s_2Samedi dernier était donné le premier volet de « Carambolage », série de trois concerts conférences par des membres de l’, en résidence au Théâtre de l’Aquarium. Un moment convivial autour des idées de fragment et d’accident dans des pièces faites de rebondissements calculés, où, telles des entités autonomes, s’entrechoquent les sons.

Cette représentation était pleinement dans les cordes de l’ et de , producteur sur France Musique de l’émission « Le Cri du Patchwork ». Des patchworks, justement, ces morceaux faits de bribes : miettes de sons instrumentaux et, dans la Table ronde de (par ailleurs percussionniste chez Aleph), de phonèmes, les Empty Words (1973-1978) de . Pluralisme, éclatement, exploitation du timbre, statisme contemplatif, circularité du temps, abstraction, sobriété confinant à l’austérité, absence de phrasé et de développement, défaut d’expressivité au profit de l’objectivité, magnétisme ou force de cohésion, certaine véhémence ou urgence… : autant de qualifications pour tenter de cerner cette assez froide esthétique du décousu organisé.

Une forte impression d’improvisation s’impose à l’écoute de ces œuvres, qui, bien que composées, ne semblent pas en être ou paraissent vouloir s’éloigner de la notion d’œuvre écrite, exception faite de la Sonate für Cello solo (13’) de , ne serait-ce déjà que par son titre, tout à fait classique. De fait, ce sont des pièces extrêmement virtuoses, cette dernière surtout (un grand bravo à , maître absolu de son instrument et qui sut l’exploiter pour en faire sortir toutes les « violences » faites au son) et aussi Doppelbelichtung / Seelenstürze (pour trompette solo, 1961, 9’) de Karl-Wieland Kurz, qui refuse toute redite (Lutz Mandler se montra un acrobate aguerri, tirant toutes les nuances possibles ou non de sa trompette, tour à tour bruitiste et magistrale). L’exécution prime donc l’écriture, ce qui d’ailleurs est une façon de rendre grâce au phénomène musical lui-même.

Comme dans la Table ronde (20’) de (autour de laquelle « discutaient » une voix, une clarinette, une trompette et un violon), c’est parfois l’humour qui crée la distanciation, celui en l’occurrence du malicieux . Et il fallait le talent et la fraîcheur de , visiblement rompu à cet exercice, pour le restituer et animer – donner une âme – à cet opus irrévérencieusement sérieux. En préambule, il évoqua la création en 1973 d’Empty Words devant un parterre d’étudiants, chahuteurs parce qu’ils n’avaient pas compris l’entreprise de John Cage, qui est précisément de nous faire sortir de la cage… Adieu au confort d’écoute et place aux atomes sonores et au hasard nécessaire ! Cette table ronde est sans doute nourrie d’une bonne dose d’esprit de résistance, lequel produit ici quelque chose qui relève de l’expérimentation (et non de l’œuvre « bourgeoise » aboutie). Mais peut-on encore aujourd’hui s’étonner, comme dans les années 1960-1970, et voir dans l’expérience un sûr échappatoire au divertissement généralisé ainsi qu’au sens anticipé et imposé ? Cela dit, la complexité de Table ronde apparaît également dans la partie de violon : une mélodie mélancolique partie du fond de la salle et parvenue sur scène avant de disparaître par la porte. Symbole du voyage et de l’impermanence des choses ? L’Ensemble Aleph, qui signait en 2016 une magistrale interprétation de l’étonnant cycle Die Stücke der Windrose de Mauricio Kagel, est parfaitement en accord avec une certaine disposition au nomadisme. À la fin, Clément Lebrun remercia tout le monde pour la pertinence de ses « arguments ».

Un sentiment de rêverie sombre se dégage aussi de la sonate, concentré d’histoire musicale – on entend Bach – qui réinvente le violoncelle. De la même façon, la trompette de Doppelbelichtung / Seelenstürze – « Double exposition / Chutes d’âmes » – est comme un personnage qui tente de se dédoubler, exploitant même les propriétés de l’eau pour renouveler la sonorité.

Pour les trois opus, le mot qui s’impose est, finalement : performance. Performance, qu’il faut saluer, de musiciens devenus acteurs dans des dispositifs de collage.

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