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George Li, un pianiste que l’on voudrait moins consensuel

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Live at the Mariinsky. Joseph Haydn (1732-1809) : Sonate en si mineur Hob. XVI:32. Frédéric Chopin (1810-1849) : Sonate n° 2 en si bémol mineur op. 35 « Funèbre ». Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Variations sur un thème de Corelli op. 42. Franz Liszt (1811-1886) : Consolation n° 3 en ré bémol majeur S.172/3 ; Rhapsodie hongroise n° 2 en ut dièse mineur S.224/2. George Li, piano. 1 CD Warner Classics. Enregistré en public au théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg les 4 et 5 octobre 2016. Textes de présentation en anglais, français et allemand. Durée : 68’56.

 

george LI a été révélé lors de l’édition 2015 du prestigieux concours Tchaïkovski de Moscou : une prestation qui lui valut, outre les faveurs du public, un deuxième prix partagé avec Lukas Geniušas. Son premier disque chez Warner, aujourd’hui publié, fut capté lors de son retour en Russie en octobre 2016 pour un double récital au théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, dans une acoustique généreuse et une très agréable perspective sonore.  

Tout sourire et maquillé, donne sur la pochette une image proprette et presque trop consensuelle de sa personne. Et à vrai dire, cette apparente convivialité marque l’ensemble du récital ici capté, au risque du contresens. Certes, cet enregistrement live est irréprochable sur le plan digital ou technique, mais les interprétations des sonates augurales nous laissent une impression mitigée, tant parfois ce tout jeune homme veut « bien faire », et surtout ne pas briser les canons inculqués et assimilés au fil de brillantes études.

Par exemple, l’équilibre des mains dans la superbe Sonate en si mineur Hob. XVI:32 de laisse à désirer au regard de pratiques plus esthétiquement informées, avec cette main gauche souvent au second plan ou ces accords mollement appuyés et paradoxalement pesants dès l’Allegro initial. Persiste une impression de totale absence de fil conducteur tout au long des trois mouvements. Certes, tout est dit, et avec une éloquence certaine ; mais c’est un peu téléphoné, et tout ne semble pas compris. Avec ce manque de contraste ou de galbe des phrasés, il est inutile de chercher ici la finesse stylistique incisive et piquante d’un Jean-Efflam Bavouzet (premier volume de l’intégrale en cours chez Chandos) ou les interrogations et prémisses quasi beethovéniennes d’un Leif Ove Andsnes (Warner) dans cette même œuvre.

De même, la prévisibilité du discours et le calcul des effets semblent guider une assez plate lecture de la Sonate funèbre de Chopin : on sait que l’œuvre fut mal accueillie lors de sa publication ; Robert Schumann, entre autres, reprochait à Chopin d’avoir juste « réuni quatre de ses enfants les plus turbulents ». Et sous les doigts de George Li, on cherchera en vain une unité visionnaire qui donne un tout supérieur à la somme des parties. Face à une telle imperturbable placidité, certes très plastique, mais assez quelconque, pas de feu sous la cendre au fil des deux premiers temps, pas d’inéluctable progression dans le dévidage de la marche funèbre ou de grain de folie « fantastique » dans le bref et inquiétant final : autant d’éléments que l’on retrouve, par exemple, sous les doigts d’un Ivo Pogorelich (DGG) capté en 1980 après son éviction en demi-finale du concours Chopin de Varsovie, sensiblement au même âge que George Li.

Les Variations Corelli (en fait sur le thème anonyme de « la Folia ») de Rachmaninov, déjà entendues à Paris, constituent une réelle et heureuse surprise, avec enfin, un pianiste qui ose les contrastes, les couleurs, et l’emportement : chaque variation est idéalement individualisée, mais aussi parfaitement sertie dans l’architecture globale de l’œuvre, donnée ici sans coupures. Peut-être ne retrouve-t-on pas la puissance suggestive de Lazar Berman (DGG) ou le jeu accru des contrastes ou des registres de Nikolai Lugansky (Warner) ou de Vladimir Ashkenazy, moins bien capté (Decca) ; mais cette superbe prestation live d’un tout jeune homme ne pâlit pas face à cette très rude concurrence.

De même, la troisième Consolation de Liszt, très pudique et concentrée, et la deuxième Rhapsodie hongroise, endiablée à souhait, mais un peu oblitérée par une cadence presque humoristique, assez improbable harmoniquement, révèlent George Li sous son meilleur jour. Incontestablement c’est dans l’ellipse ou la pièce de genre que s’exprime le mieux ce talent à suivre, bien qu’encore parfois teinté d’immaturité face à la grande forme.

Mais ne boudons pas notre plaisir et classons ce disque, sans hésitation, à la rubrique Rachmaninov !

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