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Only the sound remains de Kaija Saariaho à Garnier

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Opéra Garnier. 27-I-2018. Kaija Saariaho (née en 1952) : Only the sound remains (2016). Philippe Jaroussky, contre-ténor ; Davóne Tines, baryton-basse ; Theater of Voices, quatuor vocal ; Meta4, quatuor à cordes ; Eija Kankaanranta, kantele ; Camilla Hoitenga, flûte ; Heikki Parviainen, percussion ; Nora Kimball-Mentzos, danseuse ; Ernest Martínez Izquierdo, directeur musical ; Peter Sellars, metteur en scène ; Julie Mehretu, plasticienne.

CAVALLERIA RUSTICANA/ SANCTA SUSANNELe Palais Garnier accueille en création française Only the sound remains de , opéra en deux parties – Always Strong et Feather Mantle – sur un livret d’Ezra Pound, d’après deux pièces du théâtre nô de Zeami (1363-1443). La surprise et le bonheur de découvrir une entreprise collective très cohérente, où la richesse des textures sonores le dispute à l’épure de l’ensemble.

La permanence est un vieux rêve de l’humanité : qu’est-ce qui demeure quand tout est flux ? Seulement le son ? Et pourquoi ce flux serait-il borné à notre vieux monde immanent puisque le rêve déborde toujours la réalité ? Le sourire énigmatique des chérubins de , qui volettent sur la coupole du palais Garnier, est encore la meilleure réponse à l’ambivalence revendiquée par , dont la musique est toujours flottement, résonance, transition, métamorphose. Only the sound remains est un diptyque dont le fil conducteur est la rencontre fortuite et problématique des mondes humain et surnaturel.

Dans Always Strong, au climat sombre et angoissé, un spectre, celui du guerrier Tsunemasa (Toujours Fort, interprété par ), aimanté comme un papillon par les prières que lui adresse le prêtre Gyokei () pour le repos de son âme, apparaît brièvement puis s’évanouit, ne laissant plus de trace sensible que sa voix. Dans Feather Mantle, tableau plus lumineux et léger, une Tennin (Jaroussky), ange ou nymphe, supplie le pêcheur Hakuryo (Tines) de lui rendre la cape de plumes qu’il a trouvée pendue à une branche d’arbre. Curiosité post-mortem de revenant dans un premier cas, égarement ici-bas d’un esprit céleste dans le second. C’est la métaphore de la condition humaine, qui est exil ontologique, donc souffrance, tiraillement, inquiétude. Cette situation contrariée trouve ici son théâtre dans une tragédie stagnante où deux mondes se frôlent sans jamais pouvoir fusionner.

Quand la musique naît du silence

Mais ces histoires valent aussi ou surtout pour la poésie qui s’en dégage, « cette hésitation prolongée entre le son et le sens » (Paul Valéry). Quelques phrases à valeur générale – ainsi « Le doute est une chose des mortels : chez nous, il n’y a pas de mensonge. » – font saillie dans un texte par ailleurs très simple et qui fonctionne souvent par images empruntées à la Nature, comme souvent chez les Japonais : « Les manches des fleurs sont humides de pluie. » ou « Le plumage du ciel ne se laisse diminuer ni d’une plume ni d’une flamme. » Mais, dans cet opéra, c’est le son qui relie le matériel au spirituel. Le son comme lien, intercession, passage, trace, réminiscence. Avec comme équivalent scénique le magnifique rideau tendu au milieu de la scène (Julie Mehretu), une peinture paysagère noire mi-figurative sur une toile écrue. Ténue comme un voile et régulièrement animée par de savants éclairages de couleur, elle symbolise l’écran semi-perméable qui, dans notre vie intérieure, ne laisse filtrer que les intuitions et les impressions fugitives de nos états de semi-conscience.

CAVALLERIA RUSTICANA/ SANCTA SUSANNE

Deux solistes, deux quatuors, l’un vocal, l’autre à cordes, un kantele (qui rappelle le koto), une flûte et des percussions : cet opéra de poche est par ses dimensions fidèle au dispositif qui prévalait dans le théâtre nô. Il s’en détache par l’électronique, qui prolonge le son, notamment la voix du contre-ténor, ce qui confère à l’ensemble une dimension cosmique ou métaphysique. Le son part de la scène et se répand dans la salle pour envelopper l’auditoire, le conviant ainsi à une dramaturgie de l’intime. Le spectre, c’est aussi celui du son, où se montre tout le talent de la compositrice. Particulièrement soignée, l’écriture orchestrale est l’assise sur laquelle peut s’installer le climat. Instrumentistes et chanteurs fonctionnent comme un ensemble de chambre, évoluant sans cesse entre unissons et solos très expressifs, lesquels donnent beaucoup de relief au continuum musical. La musique aussi est un personnage. Fait remarquable : l’idée et le traitement géniaux d’un chœur, lequel rappelle la tragédie antique et permet une mise en abîme à la fois spatiale et temporelle. La présence de la flûte, du kantele et de la percussion est plus attendue (mais non moins appréciée) chez une musicienne fidèle à certains instruments et à leurs interprètes.

La mise en scène de sert admirablement le contexte, entre rituel bouddhique, chorégraphie amoureuse (entre l’homme et ce qui pourrait être son double spirituel), lenteur de l’action et puissance d’évocation. Sans oublier, dans le second tableau, l’apparition discrète et centrale en même temps de Nora Kimball-Mentzos, qui exécute une danse assez sobre, sorte de commentaire muet tant des périodes naturelles transitoires (ainsi les phases de la lune) que de la présence divine. , dans son bel habit tantôt de prélat tantôt de pêcheur, a une très sûre et très belle présence scénique, ce qui n’est pas le cas de , plutôt raide dans sa tenue blanche assez peu seyante.

Tsunemasa revient sur terre pour rejouer de son luth et la Tennin offre une nouvelle danse pour égayer les mortels : c’est bien la musique, conçue comme le guide ultime des hommes, qui est au cœur d’Only the sound remains, contemplation et non pas méditation.

Conquis, le public applaudit très longuement.

Crédit photographique : © Elisa Haberer – Opéra national de Paris

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