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Georges Pludermacher, un sphinx à l’Orangerie de Bagatelle

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Orangerie du Parc de Bagatelle, le 28 Juin 2001. Chopin : Les quatre premières Mazurkas, opus 17. Smetana : Bagatelles et Impromptus. Beethoven : Six Bagatelles, opus 126. Chopin : Douze Etudes, opus 25. XVIII° Festival Chopin: Georges Pludermacher. Piano Steinway.

est un élève dissipé, qui commence par la bagatelle avant de se consacrer à l’étude – forme prisée à l’époque (Liszt, Kalkbrenner et autres) ; Chopin, en maître des lieux, s’arroge naturellement la meilleure part de chacun des deux domaines. Ses mazurkas, réminiscences d’exil, dont l’essence dansante et légère est admirablement rendue par l’artiste (rubato, style chaloupé, contrastes de dynamiques), trouvent aussi chez lui leur constante ambivalence de couleur.

Rare au concert, le piano de Smetana – autre chercheur d’identité nationale – ne voit pas davantage de galéjade dans le genre « futile ». Le pianiste joue, rubato encore, les changements rapides et prémonitoires d’un cahier de jeunesse aux titres adolescents, à la manière du Carnaval de Schumann. Le lugubre accord final fait césure avec la première des bagatelles de Beethoven ; que Pludermacher, distancié mais non distant, replace sous son (faux) air de simplicité, après l’ultime sonate opus 111. Mais : la tension et l’ampleur montent de degré en degré, jusqu’à la sixième, qui clôt la première partie.

Un son puissant et net, avec une sobre économie de geste et de buste, nous offre une merveilleuse palette de teintes et de climats parfois délétères, qu’il avait déjà faite sienne dans les Diabelli rémoises (Transart). Même mouvement ascensionnel dans le Chopin de l’opus 25 : recueil de bravoure qui ne s’oppose qu’en apparence aux fantaisies apéritives. Virtuosité admise, prédomine la signification. De la plus élégiaque berceuse à la tempétueuse révolte, et avec des intervalles délibérément courts, l’interprète gravit toutes les marches – sans en omettre l’ornement quasi bellinien, dont Chopin raffolait – avec un détachement de sphinx.

Une main gauche constamment menaçante et ambiguë a bien préparé le brutal paroxysme des deux dernières études, rarement entendues aussi violentes dans la maîtrise de soi. Après quoi, la gaze translucide d’un Debussy (études, toujours) vient apporter en bis quelque rémission. Le génie de Pludermacher ne tient pas qu’à son refus de pathos inutile. Rythmique jusqu’au bout des doigts – son goût pour le jazz ? -, il sait faire d’un cycle une architecture en mouvement, chaque pièce étant un tout ; et, organiquement, une parcelle de celui-ci : flèche de cathédrale à laquelle ne manque aucun détail ouvragé, si ténu soit-il. Ce qu’il a peut-être retenu de Nathan Milstein, avec qui il joua jadis, et qui ne procède pas autrement dans ses Sonates et Partitas de Bach. Un compositeur que Chopin vénérait.

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