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Nicholas Angelich au XXXII° Festival de l’Orangerie

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Sceaux. XXXII° Festival de l’Orangerie de Sceaux, le 19 Août 2001 : Nicholas Angelich. Piano Steinway. Haydn : Variations en fa mineur, Hob. XVII.6 ~ Beethoven : Sonates n° 5 en ut mineur opus 10 n° 1, et n° 12 en la bémol majeur « Marche funèbre » opus 26 ~ Liszt : Les Années de Pèlerinage ; première année, Suisse : la Chapelle de Guillaume Tell – Au lac de Wallenstadt – Pastorale – Au bord d’une source – Orage – la vallée d’Obermann – Eglogue – le Mal du Pays – les cloches de Genève.

Ne cherchez sur aucune carte helvète la vallée d’Obermann : c’est une allusion littéraire (Etienne de Senancour, 1804). Et la pièce qui porte ce titre n’est certes ni la plus courte ni la moins complexe de la première année de pèlerinage de Liszt, « Suisse », que s’est choisie pour dessert avec son appétit d’ogre. Tout comme le « Dante » de la deuxième année, ce morceau de choix est l’alpha et l’oméga du recueil (six mouvements), et vient contredire certaine tradition voulant ce dernier seulement pittoresque et descriptif.

Obermann, le héros, retrouve cette vallée des larmes, après avoir connu une extase quasi berliozienne sur les cimes alpines. Guère éloigné, du reste, d’Harold en Italie, Liszt convoque tous les états d’âme du premier romantisme avec une richesse de palette et, bien entendu, une difficulté technique des plus gourmandes. Angelich n’en laisse pas une miette ; assez statique contrairement à son habitude, il expose l’auditeur à l’ubac plutôt qu’à l’adret, excluant tout rai de lumière, avec ses graves denses et sépulcraux d’une grande opulence, tandis que la main droite tente d’exorciser par l’apaisement l’appel inquiétant d’un ruisseau échappé de la Belle Meunière.

Le reste du cahier coule, si l’on ose dire, de source ; d’une « Chapelle de Guillaume Tell » que l’Américain accolé à son clavier place en pleine Gorge aux Loups, aux « Cloches de Genève » arachnéennes et mordorées, en passant par des visions agrestes et lacustres aussi enchanteresses qu’impuissantes à éloigner le « Mal du Pays » ; Aldo Ciccolini peut être jaloux de son disciple. Mais quel don peu répandu permet-il à d’entamer par Haydn un festin pareillement conclu ?

Rococo ma non troppo, et surtout le moins legato qu’il est possible, aérant de partout une musique on ne peut plus viennoise (1793), il donne à ces Variations la texture doucereuse et peu linéaire d’une veine moins décorative qu’il n’y paraît ; s’offrant même le luxe d’une sonorité capiteuse de pianoforte. Les ƒƒƒ sont aussi durs que le dernier accord est volontairement faible, maladif : un bis repetita du Rondo KV 511 de Mozart. En si bon chemin (de traverse), l’éclectique épicurien ne s’arrête pas là. Une cinquième sonate de Beethoven, en ut mineur, de trois ans seulement postérieure au Haydn, sert d’entremets.

Assorti autant que faire se peut à ce qui précède : viennois, mais sans trop de crème. L’allegro n’est pas vraiment molto : là encore prime l’incroyable ventilation du texte. Cette prise de possession aratoire de l’instrument débouche logiquement sur un adagio (très molto, lui), aux quadruples croches étonnantes dont l’instrumentiste fait son miel, détachant les notes comme des fruits mûrs. Legato toujours banni, le prestissimo va avec un naturel païen un peu plus au-dessous que la surface : le coup de vent macabre ne laisse derrière lui que la jachère.

Quelque cinq ans plus tard, Beethoven intellectualise son discours avec la fameuse sonate « marche funèbre », douzième du nom, et plat de résistance des plus copieux. Angelich n’étale pas les très nombreuses idées qui l’habitent pourtant, en lançant l’Andante à variations dans ce qui peut lui rester de rococo – souvenir de Papa Haydn ; mais prépare par degrés la morbidité orante qui annonce en principe le troisième mouvement. Surprise encore : après un scherzo aussi dansant qu’introspectif, celui-ci, pour funèbre qu’il soit assurément, s’interdit toute démonstration suppliante.

Au contraire : qui dit marche dit allant, et ne s’en prive pas l’artiste, littéralement maestoso andante, balayant toute métaphysique au profit d’une cruauté à peine appuyée, toujours aérée, n’envisageant de prière à proprement parler que dans la coda. Autant conclure, donc, en donnant au finale théoriquement libérateur ce qu’il faut de brutal dans la virtuosité, pour achever de déconcerter et de ravir. Exactement ce que Beethoven adorait entretenir… et Liszt cultiver à pleins sillons.

Vous rêviez d’un pianiste gourmet, cérébral en tapinois, au toucher franc et terrien ; réfractaire à la recette facile, et doublé d’un marathonien ? Ecoutez encore les deux bis (Mozart et Chopin) pour finir de vous convaincre que vous l’avez trouvé.

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Sceaux. XXXII° Festival de l’Orangerie de Sceaux, le 19 Août 2001 : Nicholas Angelich. Piano Steinway. Haydn : Variations en fa mineur, Hob. XVII.6 ~ Beethoven : Sonates n° 5 en ut mineur opus 10 n° 1, et n° 12 en la bémol majeur « Marche funèbre » opus 26 ~ Liszt : Les Années de Pèlerinage ; première année, Suisse : la Chapelle de Guillaume Tell – Au lac de Wallenstadt – Pastorale – Au bord d’une source – Orage – la vallée d’Obermann – Eglogue – le Mal du Pays – les cloches de Genève.

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